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"Les Fleurs américaines" – Le Plateau, Frac Ile-de-France (jusqu’au 17 février)

Elodie Royer et Yoann Gourmel sont deux jeunes commissaires d’expositions qui ont fait leurs classes au sein de la très influente galerie gb agency. En marge de cette galerie, ils ont mis sur pied un projet intitulé « 220 jours » (parce qu’il ne devait durer que 220 jours), qui a permis de découvrir la fine fleur des artistes français qui comptent aujourd’hui, parmi lesquels Raphael Zarka, Isabelle Cornaro, Benoît Maire, Mark Geffriaud, etc. Volant maintenant de leurs propres ailes, ils ont multiplié les expositions, tant en France qu’à l’étranger, et depuis l’année dernière, ils sont associés pour deux ans à la programmation du Plateau, Frac Ile-de-France, comme l’avait été avant eux Guillaume Désanges, qui y avait conçu son remarquable cycle, Erudition concrète.
Les Fleurs américaines, l’exposition qu’ils y présentent actuellement, est la troisième d’une série, qui doit en comporter quatre. Elle fait suite à une exposition centrée autour de l’artiste-designer Bruno Munari et à une autre qui s’attachait surtout au collectif japonais The Play et a été réalisée avec le Museum of American Art, Berlin et le Salon de Fleurus, New York . Et le moins qu’on puisse dire est qu’elle surprend. Car aucune des œuvres qui y sont montrées n’est un original. On est bien face aux plus grands chefs-d’œuvre de Cézanne, Matisse, Picasso, Mondrian, etc, mais ce ne sont que des copies, qui plus est réalisées sans soin et qui ne respectent même pas le format original des toiles. Car ce ne sont pas des œuvres qu’entend montrer cette exposition, mais plutôt une réflexion sur ce qu’on appelle l’Histoire de l’art et sur la notion d’œuvre unique qui la traverse. Mais pour bien en comprendre le principe, il faut surtout bien lire l’avant-propos des commissaires qui figure dans la petite brochure distribuée par le centre d’art. On pourra alors se lancer dans cette passionnante exposition, mais qui pose bien des questions.
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(c) Martin Argyroglo
D’abord un point d’histoire : pour aborder cette réflexion sur l’Histoire de l’art, il faut se souvenir que le premier directeur du Louvre, Vivant Denon, avait suggéré comme mode d’accrochage des peintures un ordre « chronologique et par écoles nationales ». Ce mode devint rapidement la norme de la présentation des musées (et de la manière d’appréhender l’art) et resta en vigueur jusqu’aux années 1930. Il ne fut remis en cause, d’abord de manière privée et sans doute instinctive, que par Gertrude Stein, qui dans l’Atelier de la rue de Fleurus où elle vivait, avait osé confronter les fabuleuses œuvres postimpressionnistes, fauvistes et cubistes qu’elle collectionnait et qui allaient de Cézanne à Picasso, en passant par Matisse, Braque, Derain ou Juan Gris. Puis par Alfred Barr, le fondateur du Moma de New York, qui lorsqu’il eut l’intention d’ouvrir ce musée, alla voir Gertrude Stein et s’inspira délibérément de son mode d’accrochage pour concevoir l’exposition inaugurale, Cubisme et Art abstrait, en 1936. Enfin certains artistes qui virent cette exposition révolutionnaire et cette nouvelle manière de mettre en relation les écoles et les tendances (par un diagramme reproduit sur la couverture du catalogue qui les dissocie et les renvoie les unes aux autres par affinités) comprirent comment évoluait l’art de leur époque et le nouveau style qu’ils pouvaient en tirer. Ils devinrent les Expressionnistes Abstraits (dont Jackson Pollock fut l’un des hérauts) et eurent la possibilité de montrer leurs œuvres dans une série d’expositions itinérantes organisées par Dorothy Miller et intitulées « Américains », qui marquaient le début de la suprématie de l’art américain sur le reste du monde.
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Portraits de Gertrude Stein / Alfred Barr / Dorothy Miller – (c) Museum of American Art, Berlin
Ce sont ces trois expositions, emboîtées les unes dans les autres comme des poupées russes, que reproduit l’exposition proposée aujourd’hui par Elodie Royer et Yoann Gourmel. Dans une première salle est reconstitué comme un souvenir de l’atelier de Gertrude Stein avec les tableaux qu’elle avait à ses murs (dont le célèbre portrait par Picasso, mais dans une version sépia) et les objets qui l’entouraient. Dans la deuxième (la plus importante), sont réunies les copies des œuvres que Barr montra au Moma, selon son nouveau mode de présentation, et qui devenues depuis tellement célèbres qu’elles font partie de notre mémoire collective (d’où l’inutilité d’en donner une représentation particulièrement soignée). Dans la troisième, enfin, sont montrées les peintures reproduisant les documents d’archives ou les pages de catalogue liés à l’exposition des artistes américains organisée par Dorothy Miller et présentée en 1955 au Musée d’Art Moderne à Paris (on peut même y voir de nombreuses archives d’époque, livres et films, consacrées à l’exposition).
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Autobiographie d’Alice B. Toklas (c) Salon de Fleurus, New York
C’est donc à une formidable plongée dans l’art du XXe siècle que nous convient d’abord les deux commissaires. Mais, précisent-ils, « il ne s’agit pas d’une exposition d’art moderne, mais d’une exposition contemporaine sur la construction de l’histoire de l’art moderne et la manière dont celle-ci continue de définir les critères de l’art aujourd’hui ». Car en montrant les artefacts des œuvres célèbres, c’est bien la manière de penser l’histoire qu’ils interrogent et sa subjective construction qu’ils remettent en question. Et en ayant recours à des copies, c’est bien la question de l’unicité de l’œuvre, qui est au cœur de la problématique contemporaine et que Walter Benjamin, une des autres figures tutélaires de l’exposition, avait déjà posée dans son célèbre essai, L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique, qu’ils remettent en selle.
Bien sûr, on pourrait rétorquer que l’exposition pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses (on aimerait voir, par exemple, concrètement, comment cette manière de concevoir l’histoire de l’art régit encore les critères de l’art aujourd’hui) ; bien sûr, on peut regretter que, davantage que les œuvres ou les artistes, ce soit les commissaires et leurs théories – toutes passionnantes soient-elles- qui occupent le devant de la scène (tendance un peu fâcheuse dans le monde de l’art d’aujourd’hui). Il n’empêche qu’avec ses défauts et son égotisme, cette exposition très conceptuelle, qui laisse d’abord perplexe, finit par laisser une trace durable dans la mémoire et la façon de penser de ceux qui l’ont vue.
« Les Fleurs américaines »
Le Plateau, Frac Ile-de-France, Place Hannah Arendt, 75019 Paris, jusqu’au 17 février 2013

 

A propos de Patrick SCEMAMA

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