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« L’âme des mots », Jaume Plensa – musée Picasso, Antibes.

Jaume Plensa est un artiste contemporain espagnol né à Barcelone en 1955. Sa vocation initiale, résultante d’une fascination pour le corps, le pousse à embrasser la médecine. Dans son art, il en restera d’ailleurs des réminiscences. En atteste cette remarque d’un ami médecin sur ses gravures de jeunesse. Elles ressemblent à des planches anatomiques du XVI. C’est pourtant bien la sculpture qui aura le dernier mot. « La sculpture est extraordinaire. Elle parle [en effet]d’une matière qui est [finalement] le contenant ». Le contenant et le contenu de l’homme, voilà ce qui intéresse Plensa. Sur les traces de la philosophie antique, il s’approprie à sa manière la question de la dualité de l‘âme et du corps.
Il débute sa carrière par des sculptures monumentales en fonte qui lui valent un succès d’estime sur le marché international de l‘art contemporain. Nous sommes au début des années 80. Cette reconnaissance lui permet des mises en lumières successives. La galerie nationale du Jeu de Paume lui consacre en 1997 une première rétrospective. S’en suivent deux expositions : une à Hanovre en 1999. Une à Madrid en 2000. Sa côte à l’international grimpe en flèche. L’Amérique du Nord et le Japon se l’arrachent. Les commandes publiques se multiplient. Témoignage de cet engouement,  la Crown Fountain du Millenium Park de Chicago. Pour cette sculpture numérique originale, il obtient en 2004 le prestigieux Bombay Sapphire Prize. Elle reste à ce jour son œuvre la plus célèbre.

     
     – Jaume Plensa, L’âme des mots, éditions IAC
 
 

Conscient de la nécessité de coller aux problématiques contemporaines par l‘adhésion aux technologies de pointe, Jaume Plensa prend le train du temps. Il souscrit aux mutations de la sculpture qui s’adaptent aux révolutions plastiques. Il rompt avec les matières classiques : fonte, bronze, cuivre au profit de matières inventives. Il tente des expérimentations avec des matériaux autres : inox, résine synthétique,  fibre de verre. Il enrichit son vocabulaire avec la technologie numérique. Son, lumière, vidéo viennent se greffer aux strates initiales de la création pour élaborer des scénographiques singulières. Parallèlement à la sculpture, Jaume Plensa travaille le dessin. Il développe une importante œuvre sur papier qui se concentre depuis une dizaine d’années sur deux thématiques : celle de la figure humaine et celle de la lettre. « Depuis quelques années, je suis pris par cette obsession du visage » (1) . Cette focalisation sur l’expressivité des regards, la posture, le port de tête, le palimpseste apparent de l’être rejoignent en filigrane les aspirations humanistes du photographe Pierre Gonnord, soucieux du portrait de populations marginalisées. Le visage et la silhouette se lisent et livrent leur force et fragilité, dans le dépouillement volontaire.
 
Depuis mi-Mai, le musée Picasso d’Antibes propose L’âme des mots, exposition originale de l’oeuvre graphique de l‘artiste catalan. Elle fait pendant à l’installation pérenne de la statue Nomade sur la terrasse du bastion Saint-Jaume, commande de la municipalité d’Antibes. L’âme des mots dévoile quatre-vingt onze dessins réalisés selon des techniques très diverses entre 1998 et 2009. « Il mêle crayon, photo, créant des effets de relief,  usant de matières inhabituelles comme le cirage ou des peintures aérosols. C’est très spectaculaire. Certains dessins font 2 mètres de haut et 6 mètres de large! »(2), commente Jean-Louis Andral, conservateur en chef du Musée Picasso. 
Cet accrochage sans précédent est donc un complément au matériau phare de la statue Nomade : la lettre. Cette béante ossature humaine, corps de lettres voûté, est tournée vers la mer. Moai moderne, elle semble interroger l’horizon, l‘incertain, le futur. Mais elle n’est pas calligramme pour autant. « Si j’utilise les lettres ce n’est pas avec la volonté de passer un message, c’est plutôt la revendication d’une matière comme une sorte de magma de la création » explique Plensa. De tout temps, la lettre est ressentie comme une armature idéale pour libérer les élans illustratifs, susciter l’habillage ludique, s’abandonner à la frénésie ornementale. Enluminures, abécédaires enfantins, alphabets anthropomorphes, marges de cahiers scolaires, poèmes graphiques, délires dadaïstes renouvellent à l’infini ces jeux ancestraux sur le signe-image-lettre. C’est à cet héritage que l’on pense avec L‘âme des mots. Dans l’exposition,  rideaux de pluies de mots, colonnes et bandes de lettres juxtaposées à la split flap board (3), alignées, empilées comme dans un optotype de Snellen se superposent en semi-transparence aux lavis, aux ruissellements de larmes sous lesquels se devinent les corps, les silhouettes, les figures aux contours approximatifs. De l’intérieur-sensible qui déborde la frontière-écran du corps pour envahir l’extérieur-autre. Elles nous fixent, nous sollicitent pour un partage en points de suspension. Car « le corps est une maison faite de lettres ».

A l’heure de l’hyper-communication, le constat est sans appel. L’incommunicabilité, aporie immuable, fait tache d‘huile. Au terme du parcours éprouvant de l‘exposition, l’intention de Plensa est donc d’ inciter le visiteur à percevoir les limites de la langue, qu’elle soit maternelle ou d’adoption. De saisir, loin du démonstratif, sa relation tendue avec les méandres mystérieux de l’identité humaine. Heureusement, ces sobres parchemins de sévères dignités nous amènent aussi à penser dans un timide espoir que d’autres langages, d’autres ponts sont possibles. Un je-ne-sais-quoi et presque-rien à la Jankélévitch. L’âme des mots pourrait en substance, comme le souligne Plensa lui-même, se résumer à cette phrase du poète catalan Ausias March : « Il faut être une sentinelle éveillée dans la nuit ».
 

(1) in dossier de presse expo.
(2) in entretien à Olivier Marro pour le webzine Art Côte d’Azur.
(3) tableau d’affichage horaires dans les aéroports.
 
 
Musée Picasso
Château Grimaldi, Place Mariejol
06600 Antibes.

 

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