"King Kong Théorie", m.e.s. Cécile Backès – Manufacture des Abbesses

 
« Il y a des hommes plutôt faits pour la cueillette, la décoration d’intérieur et les enfants au parc, et des femmes bâties pour aller trépaner le mammouth, faire du bruit et des embuscades », Virginie Despentes, King Kong Théorie.
 
Virginie Despentes se définit comme appartenant à la seconde catégorie et nous offre, dans son livre King Kong Théorie (Grasset 2006) sa vision personnelle de la féminité et du féminisme. Sans concession, crue et ne prenant aucune pincette, l’auteure punk décrit avec véhémence et pertinence la condition féminine et dresse le triste constat d’une société sclérosée par des considérations machistes qui sont le fait, et cela est intéressant, autant des hommes que des femmes. Sans donner aucune leçon ni stigmatiser qui que ce soit,  Virginie Despentes aborde différents thèmes, de la sexualité au viol, en passant par la suprématie injuste de l’homme sur la femme, l’homosexualité, la masturbation, la prostitution… et cela dans une langue résolument moderne quand parfois trash, dépeignant par là même le portrait d’un monde autant que le sien propre. Intime. Empli de rage aussi.
 
« J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la
bonne meuf. Et je commence par là pour que les choses soient claires : je ne m’excuse de rien, je ne viens pas me plaindre. »
 
C’est à partir de ce texte, riche et polémique que Cécile Backès (de la Compagnie des Piétons de la Place des Fêtes) embarque l’excellente comédienne Salima Boutebal dans ce projet ambitieux dans le but de porter sur scène le souffle du pamphlet féministe de l’auteure Lorraine. D’emblée, le metteur en scène choisit une scénographie minimaliste et des salles à petite jauge à dessein de servir un texte aux petits oignons pour surtout le faire entendre, plaçant ainsi le mot au centre du projet.  
 
(c) Thomas Faverjon
 
Car King Kong Théorie est avant tout un portrait, celui des femmes vraies, authentiques, celles que l’on ne rencontre jamais dans les magazines de mode. Ces femmes actives, citadines et résolument modernes qui font du sport après le boulot, qui sont gourmandes, qui font parfois des métiers d’hommes, des femmes qui dansent en transe dans la fosse des concerts de rock pour « se lâcher » et qui boivent de la bière. Des métalleuses. Des femmes qui ne se maquillent pas, qui vont parfois rejoindre les rangs des manifestations, qui tapent du poing et gueulent pour se faire entendre. Des femmes qui n’ont pas le temps, qui bougent tout le temps et qui parfois rotent en riant. Des femmes qui courent après un bus en gesticulant, des femmes qui détestent les talons hauts, des femmes qui larguent leur copain pour des plus jeunes, ou des plus vieux, des comme il faut ou des pas comme il faut, on s’en fiche. Des femmes qui ne se regardent pas dans la glace à longueur de temps, qui se moquent bien de leur image.  Second degré. Des femmes qui ne portent pas de soutifs. Des femmes qui ne lisent pas les horoscopes. Des femmes comme tout le monde en somme. En cela, la pièce est très juste : Salima Boutebal, gironde, investit la scène et l’occupe pleinement, généreuse : elle est terrienne, parle fort, et dispense un sex-appeal très féminin qui atteint le public et le touche. Elle a les pieds bien campés au sol et fait montre d’un tempérament de feu : le décolleté généreux, la bouche pulpeuse, elle s’effeuille. Affublée d’une perruque blonde platine qui n’est pas sans évoquer les Marilyn de pacotille et machines à fantasmes masculins, elle débarque sur du Gossip alors qu’une soirée semble se jouer derrière elle. Elle s’interroge. Elle invective le spectateur en le regardant droit dans les yeux, l’amène à réfléchir sur ses propres convictions. Le confronte à ses propres dilemmes.
 
« Depuis quelques temps, en France, on n’arrête pas de se faire engueuler, rapport aux années 70. Et qu’on fait fausse route, et qu’est-ce qu’on a foutu avec la révolution sexuelle, et qu’on se prend pour des hommes ou quoi, et qu’avec nos conneries, on se demande où est passée la bonne vieille virilité, celle de papa et de grand-père, ces hommes qui savaient mourir à la guerre et conduire un foyer avec une saine autorité. Et la loi derrière lui. On se fait engueuler parce que les hommes ont peur. Comme si on y était pour quelque chose. C’est quand même épatant, et pour le moins moderne, un dominant qui vient chialer que le dominé n’y met pas assez du sien. »
 
Si le texte sombre parfois dans quelques clichés, il reste d’une pertinence précise et d’une justesse acerbe, excusant ainsi les quelques défauts qu’il peut présenter.
 
« La prostitution n’est pas une violence faite aux femmes, c’est le mariage qui en est une. » 
 
Ainsi, les références punks de Despentes semblent parfois datées et on aimerait assez qu’elle n’invoque pas le viol systématiquement pour justifier la position féministe en l’ancrant dans un traumatisme personnel servant d’élément déclencheur. En soulignant ainsi maladroitement que l’esprit revendicatif nait d’une douleur, Virginie Despentes affaiblit parfois le discours (processus que l’on retrouvait déjà dans Baise-Moi) en lui  faisant perdre sa dimension universelle. Loin bien sûr de minimiser l’impact d’un tel traumatisme, on a parfois l’impression qu’être revendicatif passe par cela et que le féminisme implique une souffrance autre que celle qui la génère implicitement, à savoir la société elle-même.
 
« Je ne suis pas furieuse contre moi de ne pas avoir osé en tuer un. Je suis furieuse contre une société qui m’a éduquée sans jamais m’apprendre à blesser un homme s’il m’écarte les cuisses de force alors que cette même société m’a inculqué l’idée que c’était un crime dont je ne devais pas me remettre. »


(c) Thomas Faverjon
 
C’est en ce sens que Cécile Backés a effectué quelques coupes dans le texte notamment sur la prostitution et la pornographie afin de permettre au spectateur de s’identifier pleinement, effaçant ainsi le personnage Despentes pour mieux souligner celui de la femme dans sa globalité. Si ce choix universalise le discours, il gomme l’aspect politique du texte d’origine, preuve que la personnalité de l’auteure est au centre même du texte et qu’il est difficile de s’en défaire.

Salima Boutebal quant à elle est excellente et campe un personnage résolument contemporain et représentatif de la femme moderne. Il reste néanmoins dommage que les déplacements scéniques de la comédienne soient si répétitifs, convenus, n’offrant d’autres paysages que le trajet entre le micro et le canapé et cela toujours dans la même énergie : une phrase cinglante est jetée au micro, la comédienne rejoint le divan, énervée, et fait la moue puis : pause nécessaire et appuyée pour que le spectateur prenne la mesure de ce qu vient d’être dit. On aurait aimé plus de rythme, plus d’audace. Des contrepoints. Néanmoins, ce King Kong Théorie, s’il s’avère un peu tiède, n’en demeure pas moins un bel objet : un spectacle autant qu’un texte en un qualificatif : nécessaire. La simplicité est toujours louable lorsqu’elle a pour but de servir les mots, et c’est ainsi, même s’il est maladroit, que ce spectacle touche, car il n’use d’aucun artifice superflu pour questionner le spectateur et le faire débattre, une fois le spectacle terminé.

Enfin : lire le texte de Despentes, pour poursuivre la réflexion.

  

A voir jusqu’au premier août à la Manufacture des Abbesses

A propos de Alban Orsini

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