Kijû Yoshida – "Beauté de la beauté" (Coffret DVD)

Ce coffret sorti chez Carlotta présente un choix de 22 épisodes sur un ensemble de 94 de Beauté de la beauté inestimable anthologie que le réalisateur Kijû Yoshida a consacré à l’histoire de l’art de 1973 à 1977, à l’origine diffusée en épisodes de 24 mn le samedi soir. Yoshida se focalise ici sur les grands maîtres de la peinture occidentale de la fin du Moyen Âge au XXème siècle et consacre à chacun d’eux de 2 à 4 épisodes. Cette approche de la vie et de l’œuvre de Bosch, Bruegel, le Caravage, Goya, Delacroix, Manet, Cézanne et enfin Van Gogh constitue en quelque sorte une tragique épopée.
L’entreprise colossale de Yoshida l’a conduit aux quatre coins de l’Europe, de ville d’art en ville d’art, de musée en musée, sur le chemin d’une forme de pèlerinage sur les lieux que connut chacun d’eux au cours de son existence. Le réalisateur a réuni pour sa recherche une documentation prodigieuse qui permet à tout un chacun de découvrir l’étendue de son ignorance. On ne s’étonnera pas, comme le rappelle la préface concise et complète de Mathieu Capel, historien du cinéma japonais, que l’épouse de Yoshida, qui craignait pour sa santé, l’ait convaincu de mettre un terme à ce projet épuisant.
Cette série est une œuvre cinématographique à part entière, par les choix délibérés des tableaux qui sont étudiés et l’approche qu’il en fait. Dans chacun des épisodes Yoshida campe le décor afin de retrouver l’univers mental, les racines culturelles et le contexte qui donna naissance à l’inspiration créatrice. La caméra opère un parcours quelque peu nostalgique parmi les grands foyers de la culture occidentale qui furent le ferment de ces œuvres, des monuments aux architectures princières, de villes en campagnes, au milieu des paysages et des intérieurs qui entourèrent les artistes tout au long de leur existence – ou hélas du moins ce qu’il en reste de nos jours.
La voix off du réalisateur nous instruit sur les instances institutionnelles et idéologiques, politiques et socio-économiques des époques considérées. Enfin il se confronte aux tableaux dans le cadre artificiel qui est désormais le leur : les musées. C’est dès lors à travers son regard que l’œuvre est présentée. Sa subjectivité devient ainsi la garantie de la plus honnête des objectivités, et la seule vision cinématographique possible. Il se met en scène au premier plan, soit en silhouette à contre jour, soit en ombre portée, déambulant, contemplant, s’interrogeant silencieusement puis s’effaçant. La prise de vue en gros plan anime ensuite le tableau, mimant à la fois la fascination et les interrogations du cinéaste. Elle explore les détails thématiques, épouse les mouvements, se fixe sur les tonalités ; elle revient en boucle et tente de déceler les logiques internes et la spécificité de l’inspiration. C’est pour le spectateur une occasion qui lui sera rarement offerte de percevoir la substance picturale dans sa pâte et dans ses touches. Yoshida confronte entre eux les tableaux du maître ainsi qu’avec ceux de ses contemporains afin de reconstituer le processus de la création. Sa documentation considérable étaie le discours : correspondances et écrits, littérature et grands courants de pensée.
En guise d’intrigue, la voix off alterne avec la prise de vue, de séquence en séquence et scénarise la quête de sens pour chacun des peintres, convoquant les diverses perspectives susceptibles de nous éclairer sur l’existence de l’artiste et ses rapports au monde. Ainsi le créateur se fait le témoin et le révélateur des convulsions et des désarrois de périodes de profondes mutations, bref du malheur des temps individuel et collectif et des controverses intellectuelles. Son œuvre est tout autant le miroir de ses propres combats et tourments, d’individu et d’artiste, face à la masse, à la norme et aux pouvoirs en place. Elle est enfin le miroir de ses déchirements, de ses contradictions intimes et de sa solitude.
L’illustration sonore du compositeur Sei Ichityanagi assure avec discrétion les transitions entre les séquences et souligne l’image ou le propos. Elle alterne une bande son réaliste – rumeur de la foule, coassements de corbeaux etc etc, des modulations dont la ligne mélodique pourrait rappeler Debussy, et des modes musicaux qui évoquent les lieux et les époques.
Certes Yoshida nous fournit une interprétation univoque avec quelques assertions et simplifications qui semblent parfois un peu rapides (le Moyen Âge obscurantiste…). Cependant, contrairement à la démarche historique, le cinéaste doit choisir une seule hypothèse qui tienne lieu de trame narrative féconde, et il y parvient avec succès.
Quoiqu’il en soit, il nous présente l’histoire de la peinture comme le combat même d’un humanisme qui fait de la grandeur et de la dignité de l’homme le but suprême. Cette épopée oppose de tous temps l’artiste aux instances d’un pouvoir matériel et spirituel dont il dépend pour ses moyens de subsistance et de création. Son génie le conduit en effet à dénoncer tout ce qui écrase l’individu : la loi du nombre, l’arbitraire du pouvoir, l’assujettissement à la norme et aux dogmes, y compris des conventions artistiques. Il le pousse enfin à les défier et à s’en affranchir, à ses risques et périls. Ainsi, au cours des siècles, chacun d’entre eux a substitué, selon sa singularité novatrice, le sacré libérateur de la recherche de la beauté par l’Art au sacré des origines, source d’obscurantisme et d’oppression.
Ainsi s’oppose au Créateur selon les Saintes Ecritures le re-créateur, voyant qui transfigure le réel par la vertu de la forme, de la ligne, du trait, de la couleur, voire finalement de l’abstraction. Le génie artistique est toujours d’une façon ou d’une autre un hérétique, un sacrilège, un rebelle.
Cependant, quand l’artiste est délivré, en particulier au 20ème siècle, des contraintes du pouvoir établi qui le stimulaient et lui fixaient des limites, il doit affronter les démons intérieurs de sa sensibilité et de son imagination qui risquent désormais de le conduire à sa perte. Malheur à lui depuis l’avènement du capitalisme industriel et dans un monde de l’argent inaccessible à l’art, s’il s’écarte des conventions et des habitudes, sans disposer des moyens financiers qui lui permettent de se vouer à son idéal, sans bénéficier du soutien de quelque amateur fortuné.
Yoshida nous éclaire finalement sur sa propre conception de l’art et sa condition du réalisateur.
Ainsi Beauté de la beauté fabuleux pont entre l’Art immémorial des autres et le sien, offre des clés insoupçonnables pour décrypter son cinéma.Coffret 3 DVD édité par Carlotta

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