"Ici.", m.e.s. Jérôme Thomas – Le Monfort

Oeuvre protéiforme, étrange, inclassable, Ici. s’apparente simultanément à un ballet surréaliste, une fable philosophique et une utopie burlesque. Toutes ces formes, s’il n’est pas possible (ni nécessaire) de s’arrêter sur une, concourent à exprimer ce qui constitue le coeur d’Ici. et qui tient dans son titre même (en positif comme en négatif) : une pensée du lieu, mais qui serait indissociable d’une pensée de l’ailleurs.
Cette dialectique est travaillée par Jérôme Thomas dans des lieux les plus propices : usine, cellule, cour de prison. L’absurde, le burlesque et le poétique interviennent comme moyens, les seuls, de s’évader de ces endroits, de ces situations oppressantes et mécaniques.


Christophe Raynaud de Lage

Un premier mouvement, pourrait-on dire, met en scène deux ouvriers (Jérôme Thomas, et le mime Markus Schmid) manipulant face à face autour d’une table une étrange substance verte et gluante. Voués à réaliser des tâches incongrues, inutiles et répétitives (comme l’emballage infini d’une même boîte suivant une procédure absconse), leur interaction les mène au conflit, nécessaire crise de rôles vides de sens dans un monde qui finit par imploser, s’effondrer sur lui-même pour se réduire à un point.
Un deuxième mouvement est celui d’un réveil progressif, de la sortie d’un état de quiétude face au mouvement et au bruit incessant du monde, crépitement parasite modélisé par des bandelettes de papier clapotant sous l’effet du vent. Les deux prisonniers ainsi réveillés entament dans un couloir étroit, qui pourrait tout aussi bien être des escaliers à gravir indéfiniment, un parcours mécanique ponctué d’une part par la lutte pour la conquête de la chaise qui trône au milieu de cette bande d’espace et d’autre part par une chorégraphie poétique, éruptions soudaines, grains de folie au milieu de l’abrutissement. Des feuilles, présentées comme des tracts, apparaissent alors dans Ici., véhicules d’idées donc de liberté. Mais plutôt que s’évader à deux, pourquoi ne pas garder la chaise ?
De ce couloir en deux dimensions, on passe par un habile mouvement de parois venant suggérer temporairement un labyrinthe, à une scène en trois dimensions, dont la blancheur crue évoque la cour d’une prison ; peut-être la cellule molletonnée d’un asile.
Cet espace est marqué, selon une intensité progressive, par l’ombre projetée et les sons d’une étrange petite mécanique qui évoque tout à la fois l’oppression mécaniste des Temps modernes et un Chronos implacable et impitoyable. Les deux prisonniers évoluant dans cet espace parviennent néanmoins, dans un ballet enfin organique mu par un rythme intérieur, à survivre à ces forces immuables. La danse et le jonglage avec des voiles de plastique et cartons introduisent la courbe et le diaphane pour les premiers, la cassure et l’opaque pour les seconds, dans une lutte éperdue qui visuellement prend une ampleur qui lui donne une dimension quasi mythologique.
Les milliers de tracts jetés dans les airs deviennent alors autant d’invitations à passer, dans un quatrième mouvement qui reste à écrire, dans l’espace réel.


Christophe Raynaud de Lage

Il faut noter que l’installation sonore concrète de Pierre Bastien donne corps véritablement au spectacle, empêchant de le contempler simplement de loin, nous y incarnant, nous y incluant, sans détachement possible, en augmentant par micros et amplificateurs la perception des évènements présents (les actions sur la table, le mouvement de feuilles battant au vent, le tic-tac complexe de la petite mécanique). Nous sommes Ici.

Et Ici. est une invitation à regarder notre monde, à y détecter les automatismes et les contraintes. Ici. contient une dimension politique certaine qui évoque par son sens de l’absurde et son dépouillement le travail de l’animateur Jan Svankmajer, exercé à souligner l’absurdité de nos vies et l’impossibilité du dialogue.
Ici. est le seul lieu où je puis vivre, et où je dois vivre. Un lieu à actualiser sans cesse et non à fixer dans des boucles autoalimentées ou sur une chaise bien déterminée, à déplacer sans arrêt dans un espace social qui ne souhaite que nous contenir, là.

Ici.
Compagnie Jérôme Thomas,
avec Jérôme Thomas, Markus Schmid, Pierre Bastien
au théâtre Silvia Monfort,
du 03 au 14 avril

en complicité avec le 104, ce spectacle y a été joué du 28 mars au 1er avril.

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