Exposition "Cris et chuchotements" au Centre Wallonie Bruxelles

Faisant face à l’exposition elles@centrepompidou, se tient actuellement l’exposition Cris et chuchotements au Centre Wallonie Bruxelles (dont une version légèrement plus complète fut précédemment montrée en Belgique, au Centre de la gravure et de l’image imprimée). L’exposition, dit le communiqué, "explore les thèmes de l’identité, de l’intimité et de l’imaginaire féminins à travers un large choix de dessins, d’estampes, de sculptures, de photographies et de livres de vingt-trois artistes femmes. Celles-ci ne représentent ni une tendance, ni un mouvement mais des individualités."

En effet, dans l’art contemporain, l’individualité l’emporte aujourd’hui sur le groupe, à la différence des années 1970 et 80 qui virent émerger plusieurs groupes féministes (comme les Guerilla Girls) et dont les actions et les oeuvres visaient alors ouvertement à exposer une sensibilité féminine. Mais comment interroger une identité féminine quand celle-ci est personnelle, fractionnée, uniquement représentée par des individualités ?

L’autoportrait d’Isabelle Happart présenté dans l’exposition permet d’interroger le concept même d’identité féminine, et par là les catégories sexuelles, du fait de l’ambiguïté dont il témoigne :

Des récurrences dans les thèmes et les sujets abordés par l’exposition sont ainsi à constater : l’intime, la place et la représentation de la femme. Kiki Smith déclare ainsi : "Le corps est notre dénominateur commun et la scène de notre désir et de notre souffrance. Je veux exprimer par lui qui nous sommes, comment nous vivons et nous mourrons."

Annette Messager comme Louise Bourgeois, toutes deux exposées, ont abordé ces sujets et n’ont d’ailleurs pas hésité, dans leurs déclarations, à dire la difficulté qu’il y a à être femme (Louise Bourgeois a notamment souvent évoqué l’angoisse de la maternité). De plus, il me semble que les artistes femmes ont une dilection pour certains matériaux, comme le tissu et la laine. Ainsi en est-il d’Annette Messager qui emmaillote des oiseaux morts (Les Pensionnaires), proposant là une représentation ironique sur la maternité, ou qui brode des proverbes. Ce choix se veut ironique, voire dénonciateur : l’oeuvre de Messager est ainsi basée sur les stéréotypes liés à la condition des femmes et à l’univers domestique qui leur est assigné. En utilisant pour ses oeuvres la laine ou le tissu, Messager obtempère ainsi aux présupposés qui veulent que les femmes se consacrent aux "ouvrages de dames" — présupposés qui expliquent certainement que les artistes femmes au Moyen-Age se soient principalement consacrées à la tapisserie — mais en y ajoutant une lourde charge contestataire, car ce qu’elle emmaillote sont des animaux morts et ce qu’elle brode sont des proverbes sexistes.

Ce goût pour la couture se retrouve également chez Louise Bourgeois : "j’ai toujours éprouvé une fascination pour l’aiguille et son pouvoir magique. Laquelle sert à réparer les dommages. Elle est une demande de pardon." Et l’exposition présente une oeuvre d’Agathe May (L’envol) conçue à partir d’impressions d’images collées ensuite sur tissu :

Il me semble par ailleurs que les oeuvres des femmes traitent de ces questions d’identité et de féminité en surenchérissant dans la violence. Je pense à Gina Pane, même si ses mutilations sont fictives. Je pense à Jenny Holzer et son oeuvre Lustmord (1993-94) sur le viol, ou encore à Ana Mendieta qui elle aussi a abordé le sujet du viol (Rape Scene, 1973). Je pense à Valie Export, dont Panique génitale (1969) est une exhibition frontale voire violente de sa féminité. Je pense aussi, en littérature, à Alina Reyes avec Le Boucher, admirable livre à l’écriture crue, tranchante ; mais je pense aussi au très violent Noli me tangere de Marie L. Besoin de crier des pensées trop longtemps… chuchotées ? L’exposition pour sa part présente Nancy Spero et son oeuvre Torture in Chile (1975).
 
Enfin, l’exposition est l’occasion de revoir cette artiste qui, décidément, me touche toujours beaucoup : Françoise Pétrovitch, dont un mur entier de ses lavis est présenté :

L’œuvre de Françoise Pétrovitch, qui comprend des lavis mais aussi des dessins à la mine de plomb ou encore des céramiques, aborde ainsi le monde de l’enfance sur un mode ambigu, là encore tout empreint de violence. Car s’agit-il de poupées ou d’enfants-femmes déjà meurtries ?

Mais alors pourquoi le choix de ce titre, Cris et chuchotements, qui est un clin d’oeil à un cinéaste… homme, Bergman ? D’autant que dans Cris et chuchotements, j’entends un écho des représentations stéréotypées de la féminité qui oeuvrerait uniquement sur le mode de l’hystérie — représentations construites au 19è siècle avec les travaux de Charcot. Le titre laisserait ainsi entendre que le sujet de l’exposition n’est pas de rassembler des artistes femmes, mais de montrer des représentations de la féminité par les artistes femmes.

Voilà, me semble-t-il, le moyen de ne pas tomber dans l’écueil d’une exposition-catalogue d’artistes femmes, qui aurait aussi peu de sens, intellectuellement, qu’une exposition d’artistes… hommes. En effet, si l’exposition du Centre Wallonie Bruxelles a choisi d’orienter son propos sur les représentations de la féminité, de la violence, du corps, et de l’intime, questionnements qui traversent en effet la grande majorité de la production des artistes femmes (Unica Zürn, Marina Abramovic, Helene Schjerfbeck,…), d’autres oeuvres d’artistes femmes auraient tout aussi bien pu être montrées qui ne viendraient pas appuyer ce propos. Ainsi en est-il, par exemple, des oeuvres de Berenice Abbott, Joan Mitchell, Marie Laurencin, Helen Frankenthaler,… De même, une exposition sur ces mêmes thèmes, l’initimité, le corps, pourrait tout aussi bien contenir nombre d’oeuvres d’artistes hommes (Oleg Kulik, Bob Flanagan,…). Mon regret, concernant cette exposition, est donc que n’est pas été clairement énoncé ce parti-pris d’axer le propos sur les représentations de la féminité.

L’exposition se tient jusqu’au 6 septembre 2009, Centre Wallonie Bruxelles

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