À l’occasion de la tournée du spectacle « Origami », nous avons eu la chance de rencontrer la danseuse et chorégraphe Satchie Noro.  Fille d’un grand maître d’arts martiaux, élève de Wilfride Piollet, elle collabore en tant que danseuse et circassienne avec de nombreux metteurs en scène parmi les plus prestigieux (Adrien Mondot, Carlotta Sagna, James Thierré, Michel Shweizer, Pierre Meunier…). Dans Origami, elle questionne avec son camarade Silvain Ohl, le rapport du corps à l’objet. Cet entretien a été le prétexte pour évoquer avec elle son parcours, l’influence de la figure paternelle ainsi que ce rapport très étroit avec l’autre, qu’il soit personne, objet ou bien encore territoire…

(c) Bernard Garo

(c) Bernard Garo

Alban Orsini : Comment a démarré ta vocation de danseuse ?

Satchie Noro : Je pense que tout a commencé pour moi dans le dojo de mon père [Masamichi NORO (1935-2013) est le fondateur du Kinomichi, discipline sportive non-compétitive émergente de l’aïkido]. Depuis toute petite je le regardais, fascinée, évoluer sur ses tatamis avec ce mouvement très dansé et hypnotisant : il se mettait alors en place une véritable circulation entre les deux pratiquants qui ne se contentait pas de rester entre eux mais prenait véritablement possession de tout l’espace. Bien qu’attirée par cette pratique, j’ai très vite pris conscience que trouver ma place à cet endroit-là allait être compliqué et je ne sais pas trop comment ni pourquoi, mais ça a été la danse classique qui s’est révélée à moi comme une évidence.

A.O. : Quel a été ta formation justement ?

S. N. : J’ai commencé la danse classique à l’âge de six ans avec des entraînements très intensifs : à huit ans, je devais faire dans les 12 heures de danse par semaine, à dix ans, 20 heures et à treize ans, plus de 30. À la façon d’une sportive de haut niveau, l’entraînement prenait tout mon temps. Plus qu’une contrainte, c’était pour moi quasi vital : c’était ça et rien d’autre, qu’on m’en empêche et je quittais la maison ! Et puis j’ai eu la chance d’avoir des professeurs extraordinaires… Mes parents avaient les moyens de financer des études privées avec des éducateurs qui enseignaient à l’opéra tout en ayant leur propre école. J’ai profité d’un enseignement d’élite et ainsi évité les institutions. Entre treize et seize ans, j’ai participé à de nombreuses compétitions, devenant une sorte de bête à concours. Les dossards, les jurés… trimbalée que j’étais à devoir présenter variations et solos, je voyageais ainsi avec mes tutus et mes musiques sur cassette…

Photo extraite de Cuisses de Grenouille, m.e.s. Carlotta Sagna (c) L. Philippe

Photo extraite de Cuisses de Grenouille, m.e.s. Carlotta Sagna (c) L. Philippe

A.O. : Quels souvenirs gardes-tu de ces années d’apprentissage ?

Ces années passées à présenter ces concours m’ont permis de placer la barre très haute avec des variations de solistes très exigeantes. Apprendre l’exécution d’un pas avec des géométries et des directions très précises occupait tout mon temps. J’étais de fait obligée d’être constamment à niveau d’un point de vue technique, d’appréhender le challenge et de me mesurer régulièrement aux autres. Il y a des moments où on craque, forcément, et des moments où on avance. J’ai vraiment réalisé à ce moment-là qu’un jour on peut très bien être premier et le lendemain plus rien du tout, pour redevenir ensuite le premier sans que cela ne soit jamais objectif ni ne dépende vraiment de toi. Ce qui est important alors, ce n’est pas le travail en lui-même mais plutôt comment on avance de manière personnelle par rapport à lui. Le regard des autres changera toujours, de même que le regard que je porte sur mon propre travail. Mon désir d’avancer dans ce travail personnel qu’est la danse, c’est ça mon centre. Je continuais ainsi avec cet état d’esprit tout en ayant pour objectif de rentrer dans un opéra.

A.O. : Y-es-tu parvenue ?

S.N. : Oui. Sauf que quand je rentre à seize ans à l’Opéra de Berlin, c’est une totale désillusion… Après l’enseignement merveilleux que j’avais reçu dans lequel il était question de toujours fournir le meilleur de moi-même, je me retrouve confrontée à une hiérarchie qui n’a de cesse de me remettre à ma place sans en exiger plus de moi. Si tu es stagiaire, on te demande de bien rester au dernier rang, de ne surtout pas montrer ta technique, de ne pas essayer de progresser : tu es à ta place de stagiaire et tu te dois d’y demeurer. De sentir à tout bout de champ la hiérarchie, les rapports de séduction, les intrigues internes et la politique, ça ne me convient pas. Je ne reste en tout et pour tout que deux mois dans cet opéra.

(c) Alban Orsini

(c) Alban Orsini

A.O. : Qu’as-tu fait ensuite ?

S.N. : Je trouve des cours en dehors de l’opéra et fais la rencontre d’artistes formidables aux univers complètement différents. Je plonge ainsi de plein fouet dans la scène alternative berlinoise d’après la chute du Mur. Je découvre une véritable effervescence artistique où tout est possible ainsi que de nouveaux territoires à explorer. Je me mets à improviser, à chercher des lieux, des squats, à créer des formes improvisées pour des caves, des églises, des usines désaffectées… tout ce qu’on peut trouver comme lieux totalement fous à cette époque puisque près de 20% de Berlin-Est a été vidé. Je découvre là un moyen d’expression qui me convient. En créant un véritable dialogue avec les lieux, j’appréhende l’improvisation et le dialogue avec l’environnement, choses qui n’existent pas dans la danse classique. Une sorte de sensation d’espace qui permet de prendre en compte tout à la fois l’autre, le lieu et le temps. Et c’est assez incroyable ! Sans abandonner pour autant ma formation classique, j’ai effacé certaines choses et en ai transformé d’autres, accumulant les techniques les unes sur les autres. Ce faisant, c’est un peu comme si je transformais ce que je traversais dans mon expérience physique même…

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Commémorations du 25 anniversaire de la chute du Mur de Berlin

Je reste ainsi quatre ans à Berlin avant de partir un an à New York. Là-bas, je prends essentiellement des cours. C’est une période un peu floue, pleine de doutes et d’incertitudes. En parallèle je travaille dans un restaurant japonais. Je me retrouve alors au beau milieu de personnes – japonais et tibétains – qui n’ont ni voie, ni passion, comme arrachés à ce qu’ils voulaient être : « nous, on est arrivés ici parce qu’au Japon on étouffait. D’autres encore ont quitté le Tibet parce que les possibles y étaient très restreints. Toi, tu as la chance d’avoir reçu une éducation sportive et artistique et de posséder un idéal ainsi qu’une passion qui prennent toute la place. Dans dix ans, on sera encore dans ce restaurant et toi tu n’y seras plus… ». J’ai alors réalisé ce potentiel qui était en moi ainsi que l’existence d’une voie qui était de l’ordre de l’évidence et que je me devais d’enfin emprunter. Il fallait prendre les choses en mains et s’y confronter. Je décide donc de revenir en France. Sur place, je n’ai pas envie de rentrer dans un Centre Chorégraphique alors j’intègre différentes compagnies renommées de danse contemporaine. Et puis il y a treize ans, nouvelle révélation : je découvre le cirque. C’est une vraie claque.

A.O. : Comment s’est effectuée cette découverte de l’art circassien ?

S.N. : Cette découverte a une nouvelle fois été relative à un lieu, les Arènes de Nanterre. Il s’agit d’un espace d’accueil pour les compagnies ainsi qu’une école de cirque et des arts de la rue, « Les Noctambules« . Avant de découvrir ce lieu, j’étais en résidence au théâtre de Brétigny-sur-Orge. Quand la résidence s’est terminée après huit années merveilleuses, j’avais besoin de trouver un espace qui me corresponde pour m’y renouveler. Je ne voulais pas retourner dans un théâtre et être une nouvelle fois engagée dans un système de résidence avec un cahier des charges contraignant. Je voulais un lieu qui soit le mien et qui me permette d’entretenir le peu que j’avais alors. C’est comme ça que j’ai atterri aux Arènes de Nanterre. Le cirque est alors devenu une nouvelle passion, au moment très justement où je commençais un peu à m’essouffler dans le milieu de la danse. J’ai découvert un univers complètement fou ainsi que des pratiques que je n’avais jamais appréhendées jusqu’alors : l’espace aérien, le chapiteau… Le rapport à l’objet aussi – objet que l’on imagine, objet que l’on conçoit, objet que l’on construit, avec lequel on dialogue – ce qui est devenu fondamental pour moi depuis.

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A.O. : Tu crées en parallèle ta compagnie « Furinkaï ». Peux-tu nous en dire plus ?

S.N. : En 2002 je fonde en effet ma compagnie. C’était important pour moi de cesser d’être derrière les autres : il était temps de m’assumer et de m’affirmer en tant que créatrice. Cela n’a pourtant pas été évident… J’ai rencontré des gens tellement extraordinaires durant tout mon parcours que je ne savais pas en quelle mesure je pouvais me montrer légitime en assumant mon nom parmi les leurs. Et puis je me suis lancée. Cette compagnie me permet  de travailler avec ma propre temporalité et pas celle imposée par une équipe. Totalement libre, je ne me sens pas enfermée en résidence dans un lieu particulier : je ne suis qu’avec moi-même. C’est une nécessité pour moi que d’être dans une forme de création qui ne m’entrave pas mais qui mobilise plutôt à 100% ma pensée, mon corps… Cette solitude dans la création n’est pour autant pas synonyme d’enfermement, bien au contraire : la rencontre avec l’autre est essentielle et il me tient à cœur qu’elle soit au centre de ce que je propose. J’aime faire cohabiter le dialogue au sein même d’un spectacle en  faisant se rencontrer des personnes de discipline différentes. Ainsi je peux être amenée en tant que danseuse à interagir avec des musiciens, des constructeurs…  Ce sont alors deux langages qui se trouvent et se mobilisent. J’apprécie vraiment ce temps de partage dans lequel se bâtit une nouvelle forme inédite. C’est un élan engagé par l’autre, qu’il s’agisse d’une personne, d’un objet ou bien encore d’un territoire.

Masamichi Noro

Masamichi Noro

A.O. : Tu as évoqué ton père en début d’entretien. Quel a été l’influence de son enseignement dans ton art ?

S.N. : Mon père a été envoyé par son maître, Maître Morihei Ueshiba, pour développer l’aïkido en Europe et en Afrique. Il  a ainsi été accueilli en France par un professeur de judo et, après avoir enseigné dans de nombreux pays, créé plusieurs dojos, il fonde sa propre méthode, un budō, qui, issu de l’aïkido, est devenu le kinomichi. J’ai peu pratiqué avec lui mais j’ai grandi avec son enseignement : il est une de mes pierres fondatrices. Mon premier lien au mouvement, je le lui dois. Mon père était quelqu’un qui parlait peu à la maison et pourtant nous partagions ensemble un choix similaire pour une discipline rigoureuse, ingrate, difficile voire douloureuse : les arts martiaux pour lui et pour moi, la danse classique. De fait, j’avais choisi une voie identique à celle qu’il avait adoptée des années auparavant, attrapant ainsi quelque chose de lui qu’il reconnaissait en moi, mais au féminin. Une autre chose que je dois à mon père, c’est l’amour pour la liberté. Mon père ne supportait pas de se sentir lié à quelque chose. C’est sans doute ce qui m’a poussé à ne pas rester dans le classique ni à me formater dans l’institutionnel. Je l’ai toujours entendu prôner que le mouvement n’était pas une forme à proprement parler mais plutôt une harmonie, la prise en compte à la fois de son mental, de son esprit, de son cœur et de son corps par rapport à l’espace et par rapport à l’autre. Ainsi, quand je regarde une danseuse, je ne suis jamais touchée par sa performance technique en tant que telle, mais plutôt par cette vision que m’a enseignée mon père de comment cette personne habite l’espace. C’est tout cela que je dois à mon père.

Choi Xooang, Reflection.

Choi Xooang, Reflection.

A.O. : Comment qualifierais-tu ta pratique de la danse ?

S.N. : Il s’agit plus d’un engagement de vie que d’une pratique à proprement parler. La danse est un véritable engagement de soi et pour cela, il faut respecter son corps.  Mon travail est, comme en art plastique, très lié au visuel à la différence qu’ici c’est le corps qui est mis en avant. L’expérience du corps comme rituel et comme première place de l’œuvre. C’est pour cela qu’il est primordial pour moi de me retrouver dans ma bulle, de respirer à mon rythme dans un véritable état de retraite centré sur mon corps. Après, je n’ai pas toujours le temps de m’entraîner comme je le souhaiterais… Tout ce qui est recherche de financements, dialogue avec ses partenaires, etc., ça occupe presque plus de temps que la création elle-même. J’aimerais bien avoir plus de temps pour moi, mais c’est comme ça : c’est la vie que j’ai choisie.

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A.O. : Parle-nous de ton spectacle Origami ?

S.N.: « Origami » est un spectacle que j’ai imaginé avec le constructeur Silvain Ohl. Nous avons tous deux une même passion pour l’objet container, un objet de voyage que nous avons tout de suite vu comme une sorte de boite transformable à l’envie. Silvain avait entendu parler du Festival des Containers de Valparaiso (Festival Teatro Container) et ça a été une sorte de déclic pour tous les deux. Il avait déjà découpé des containers et a ainsi commencé à émerger l’idée de la transformation d’un container à la façon d’un origami ou d’un tangram.

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Nous avons ainsi imaginé une sorte d’agrès, une construction qui soit capable de se mettre en mouvement et de mettre en mouvement le corps qu’il supporte. Nous avons travaillé sur Origami à Marseille en 2013 avant de partir pour le Chili dans la foulée. Une fois arrivée là-bas, ce fut un vrai coup de foudre. Une sorte d’évidence pour ce lieu, l’impression très forte d’être comme à la maison. J’y ai rencontré une vraie famille aussi, celle du Festival Teatro Container. C’est au Chili que nous avons présenté une première forme d’Origami au festival de 2014. Le spectacle est en tournée depuis.

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Le spectacle défend l’idée du mouvement de la matière et du corps comme communion et interroge la façon dont l’un peut être moteur de l’autre. S’institue alors un véritable dialogue entre l’objet et le corps. Dans mon travail, l’émotion réside au cœur-même du mouvement. En cherchant la forme la plus juste qui soit, j’essaye de faire surgir du mouvement, une émotion, et pas l’inverse. Pour moi, c’est le mouvement qui doit amener l’émotion, la créer.

(c) Alban Orsini

(c) Alban Orsini

A.O. : Avec Origami, tu joues en extérieur. Est-ce important pour toi d’amener la danse hors des murs ?

S.N. : Je joue beaucoup dans les théâtres dans le cadre de mes collaborations avec les compagnies pour lesquelles je travaille. Ce sont des spectacles qui tournent beaucoup et qui sont conçus comme de petits bijoux pour l’écrin qu’est la salle. Dans mon travail personnel, j’ai besoin de sortir de ça pour respirer et sentir le vivant me traverser. J’aime interroger la forme éphémère, la chose non figée. L’extérieur est formidable parce qu’il permet cela de manière très immédiate.

Arènes de Nanterre

Arènes de Nanterre

A.O. : Cette notion d’espace, j’imagine que tu la retrouves aux Arènes de Nanterre où tu t’es installée. Est-ce un lieu important pour toi ?

S.N. : Les Arènes de Nanterre, c’est, avec le Chili, ma maison. C’est un espace qui me correspond tout en me laissant entièrement autonome : je ne dois rien à personne. De plus, c’est un endroit qui donne accès à ses espaces et cela de manière totalement gratuite. Ainsi, je peux répéter aussi bien dans les chapiteaux que sur la pelouse. C’est une véritable retraite pour moi : quand je rentre de tournée, j’ai vraiment besoin d’aller là-bas pour me ressourcer et me recharger. Pour  y enseigner aussi, la transmission étant essentielle dans mon travail. C’est un lieu associatif qui n’est pas un lieu d’état : il est ouvert à tous, amateurs comme professionnels. Il y a très peu de lieux de cette qualité en région parisienne. Il propose un enseignement pour les enfants, les adultes… Et puis il possède un véritable  chapiteau, ce n’est pas rien en termes d’atmosphère ! J’espère que ce lieu existera encore longtemps car malgré ses 500 adhérents, son avenir est incertain. Nous comptons beaucoup sur les municipalités pour que ce lieu continue d’exister…

A.O. : Qu’aurais-tu envie d’ajouter que vous n’aies pas eu l’occasion de dire durant une interview ?

S.N. : J’aime le Chili !!!

Le spectacle Origami est à découvrir :

_ Le 16 octobre 2015 aux Arènes de Nanterre

_ Le 5 mars 2016 dans le cadre de DañsFabrik à Brest

_ Du 18 mars au 3 avril 2016 au Festival Teatro Container de Valaparaiso

_ Le 3 et 4 mai 2016 à l’espace Lino Ventura de Garges-lès-Gonesse.

A propos de Alban Orsini

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