"Enfer ou Ciel", Joel-Peter Witkin – BNF

Il est des monstres qui photographient des monstres dans le seul but de tendre un miroir aux monstres que nous sommes et Joël Peter Witkin est de ceux-là.
 

"Quand les gens vous prennent pour un monstre, il n’y a qu’une chose à faire : dépasser leurs attentes". Joel-Peter Witkin.
 

Que l’on soit fasciné, intrigué, ou choqué par son travail, Joël Peter Witkin fait partie de ces photographes qui ne laissent personne indifférent. On reste de la même façon devant ses œuvres, vissé au sol comme hypnotisé. La bouche ouverte, la chair de poule, après le premier ballet circulaire du regard puis ce sont les détails qui se donnent peu à peu à voir et la photographie qui se livre en plans successifs tant elle est matriochka et le corps s’intrigue, mimétique. Reste la fuite ou la suite du voyage.
 
Basant son travail sur le corps et plus particulièrement celui des freaks (monstres de foires), des déviants sexuels ou bien de manière plus extrême et tranchée, celui des morts, le photographe américain développe depuis plus de cinquante ans une iconographie baroque impressionnante en noir et blanc qui interpelle autant qu’elle questionne. Contemporaine, mais pourtant empreinte d’un classicisme déconcertant, la photographie de Witkin est paradoxalement une ode à la vie et à la chair. Cette dernière prend une dimension si prépondérante chez Witkin qu’il n’hésite pas à la torturer physiquement lors de la prise de vue, en la découpant, la déformant, l’étirant, mais aussi une fois la pose finie, en altérant le négatif et le cliché par griffures, traitements chimiques, déchirures, abrasion, maculage, collage… affirmant par là même son attachement au mouvement et cela dans le morbide même.
 
En altérant ainsi l’organique, il violente nos convictions sur la création, le sexe et la mort. Avec une impertinence folle, il dévoile de manière frontale ce que nos sociétés judéo-chrétiennes ne montrent d’ordinaire jamais. Ce faisant, il nous interroge sur la vie, ses plaisirs et sur cette finalité que nous avons tous en commun : notre propre mort.
 
La création est très présente chez Witkin et elle prend corps dans l’hypertextualité qui est permanente chez lui. Pour le photographe, la création se base sur un socle artistique commun de connaissances qui nous provient du passé et auquel l’artiste se doit de se référer constamment pour créer et ainsi célébrer ce qui est.
 

(c) Joel-Peter Witkin, "Poussin aux Enfers" (1999)  
C’est ce qu’exprime ce Poussin aux Enfers, photographie de 1999, dans laquelle le peintre est représenté, squelettique,  en train de dessiner ses modèles en second plan. L’acte de créer y est ici magnifié et ce n’est pas anodin si Witkin y pose un embryon volant dans les airs, s’il brise le bras de Poussin ou encore s’il griffe le geste du peintre.
 
« Le doute est la source de toute beauté », Joel-Peter Witkin.
Cette création trouve écho dans l’hommage que Witkin rend constamment aux artistes qui l’ont inspiré, qu’il s’agisse, entre autres, de Picasso, de Courbet, d’Arcimboldo ou bien de Miró, proposant ainsi une relecture originale de l’œuvre initiale. Ce parallèle est pertinemment mis en lumière par l’exposition qui a lieu actuellement à la BNF, Joel-Peter Witkin, Enfer ou Ciel, et qui confronte l’œuvre de Witkin à des estampes et gravures classiques, les faisant ainsi entrer en résonnance, chacune trouvant écho dans l’œuvre de Witkin. Ainsi, on retrouve chez le photographe les détails qui servaient de base à des œuvres plus anciennes, par exemple Prudence, qui répond de manière évidente à celle de Jacob Matham (le serpent dans la main, le double visage) ou bien à la Cléopâtre piquée par un Aspic de Jean Mignon.
 
  
(c) Joel-Peter Witkin, "Prudence" (1996)
 (c) Jacob Matham, "Prudence" (1571-1631)  
 
Le sexe est également une rémanence chez Witkin qui s’attache à transcender ce qu’il a de plus singulier. Exposé, torturé, glorifié, scarifié. À titre d’exemple, le photographe transforme sa fascination pour la transsexualité en accumulant les clichés représentant des « opérés » qu’il magnifie en exaltant de manière pertinente la dysmorphie qu’ils/elles incarnent. C’est avec talent qu’il va chercher la douceur et la beauté de ses modèles pour questionner sur l’identité tant la féminité qu’il réussit à exacerber s’oppose à ces pénis qui se dévoilent de manière incongrue. Trouver le beau dans le singulier et l’extrême est également ce qui transparait en filigrane du voyage que nous offre le photographe dans les milieux particuliers que sont ceux du sadomasochisme et de la zoophilie. À grand renfort de prothèses et d’emphases outrancières, Witkin nous montre ce que le sexe possède de plus particulier, nous renvoyant ainsi à notre propre puritanisme. Sans sombrer dans le voyeurisme, Witkin croque des portraits qu’il réussit à rendre attachants, quitte à faire vaciller nos certitudes dans la beauté du sale même.
 
« Le travail de l’artiste est de révéler les choses sous leur aspect le plus positif et le plus tendre », Joel-Peter Witkin.

(c) Joel-Peter Witkin, "Satyre" (1992) 
 
C’est ce même regard empli de tendresse qu’il utilise pour capter et révéler l’âme des monstres et handicapés qu’il photographie : culs-de-jatte, manchots… peuplent la collection des « révélations prophétiques » witkienne. Et c’est par petites annonces qu’il les invite à se faire photographier dans un cadre qu’il reconstruit dans des locaux désaffectés ou bien dans l’intimité feutrée d’un appartement. Ainsi, en créant de toutes pièces le décor de ses images, il s’écarte du travail de Weegee et Arbus qui photographiaient leurs modèles dans leur environnement. Dire que ces portraits sont choquants, c’est passer à côté de la tendresse avec laquelle Witkin les met en scène, les anime, et leur renier l’humanité à laquelle ils ont tout naturellement droit. La dextérité et la patience avec lesquelles il monte ses petits théâtres sont autant de preuves de l’attachement que Joel-Peter Witkin témoigne à leur encontre.
 
La mort enfin, pierre d’angle de l’œuvre du photographe, prend les formes diverses et variées de vanités, cornes d’abondance gothiques ou bien encore de membra disjecta. Par l’utilisation jusqu’au boutiste de cadavres et de corps mutilé, Joel-Peter Witkin s’affirme de manière totale dans sa recherche visuelle et philosphique particulière. Nous ne sommes jamais loin de cette tradition du XIXe siècle des prises de vue post-mortem qui consistaient à mettre en scène les morts avant qu’ils ne soient mis en terre. C’était des enfants que des parents prenaient dans les bras pour mimer la vie, des aïeux que l’on mettait dans des lits, maquillés pour imiter la sérénité du sommeil.
 
« Nous pratiquons les portraits miniatures d’enfants et d’adultes instantanément, et de Personnes Décédées, soit dans nos locaux, soit à domicile. […]Nous nous attachons à obtenir des Miniatures de Personnes décédées agréables et satisfaisantes, et le résultat est souvent si naturel qu’elles semblent, même aux yeux des Artistes, plongées dans un profond sommeil ». Southworth and Hawes, firme américaine spécialisée dans les daguerréotypes post-mortem au milieu du XIXe siècle.
 
Ou bien des reliques religieuses que l’on exposait dans des boites en verre et que l’on faisait circuler durant les divers offices religieux organisés en leur honneur. Pour Witkin, cet intérêt pour le corps mort se justifie par ces gestes que n’ont pas les vivants et que le photographe peut mettre à profit pour composer sa vision personnelle à la façon d’un palimpseste. Au-delà de toute volonté de heurter, cette mise en scène du corps mort questionne avant tout notre rapport au corps vivant et à sa déchéance programmée inéluctable. Ces photographies, sortes de memento mori modernes, nous renvoient directement aux heures qui passent, à la fatuité de notre rapport au corps et à notre bien fade condition humaine tout en l’exprimant de manière explicite sans rien cacher. La décomposition. Ce qu’il y a à l’intérieur. C’est un voyage véritable dans un monde où l’humanité est plus que jamais vibrante et vibrionnante puisqu’elle abandonne enfin tous les attributs futiles dont elle s’est affublée durant la vie pour revêtir les apparats spectaculaires et outranciers permis par la danse macabre.
 

(c) Joel-Peter Witkin, "Anna Akhmatova" (1998)
 
On appose bien souvent à Witkin la notion de dandysme baudelairien tant son œuvre rappelle le poème Une Charogne. S’il est vrai que l’œuvre noire de Witkin fait preuve d’une extrême finesse, elle n’est ni crue ni réaliste comme le texte de Baudelaire qui s’attachait alors à dépeindre le réel avec le plus de justesse possible. Chez Witkin, elle est au contraire allégorique, surréaliste et pleine d’humour, bien loin du spleen du poète. En témoigne la façon avec laquelle il joue constamment avec les mises en abyme qui jalonnent son œuvre, l’ironie de ses titres, et les contradictions de ses mises en scène. Witkin est bien souvent drôle, il faut le savoir.
 
Création, sexe, mort : Joel-Peter Witkin est de manière flagrante, le photographe du vivant et ses dernières œuvres, colorées, abondent de manière joyeuse dans le même sens. 
 

(c) Joel-Peter Witkin (2011)
 
Son oeuvre est à découvrir jusqu’au 1er Juillet 2012 à la BNF.
 

A propos de Alban Orsini

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