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« Eliogabalo », m.e.s. Thomas Jolly

L’Eliogabalo de Thomas Jolly, un tyran scabreux couvert d’or et de lumière pour un opéra baroque tenu de bout en bout.

Que diable ont tous les critiques avec cet opéra-là ? Pour le Figaro, Eliogabalo est « trop chic pour être honnête », pour Toutelaculture, il est « inabouti » et pour Le Monde, il est « sans panache ». N’en jetez plus : encensé un jour, le metteur en scène Thomas Jolly est aujourd’hui descendu pour s’être essayé, après le théâtre –grands dieux – à l’exercice intouchable de l’opéra. Attendu comme l’événement de la rentrée, Eliogabalo mérite-t-il pour autant cet acharnement ?

© Élena Bauer / OnP

Photo des répétitions © Élena Bauer / OnP

Quand on s’intéresse à cet opéra peu connu du compositeur lyrique italien Francesco Cavalli (composé en 1667, la première représentation d’Eliogabalo ne date que de 1999), on saisit tout de suite que le héros éponyme d’Eliogabalo s’inscrit dans une filiation évidente avec le despote shakespearien de Richard III tel que précédemment mis en scène par Thomas Jolly. Manipulateur, équivoque, menteur, misanthrope, égocentré, Eliogabalo possède tous les attributs de ces personnages que l’on adore détester. Soyons honnête néanmoins, s’il lui ressemble sur le papier, Eliogabalo n’arrive toutefois pas à la cheville de notre bon duc de Gloucester, mais à gros traits, nous tenons là un méchant en puissance très iconique.

De même, qu’il s’agisse du spectacle-fleuve Henry VI ou de sa conclusion Richard III, les spectacles de Thomas Jolly possédaient déjà par leur forme et leur force emphatiques ce quelque chose de très lyrique, associant musique grandiloquente et grandes épopées au grès de tableaux majestueux dévorant tout l’espace.

« Je pense que les spectacles que j’ai montés jusqu’à présent  avaient en eux une dimension opératique : par leur démesure, par leur grandiloquence. Il m’arrive parfois de regretter que le théâtre ait quelque peu renoncé au spectaculaire. En revanche, l’opéra a su le conserver. C’est le cas de la musique de Cavalli, dont le souffle me nourrit profondément », Thomas Jolly à propos d’Eliogabalo, propos recueilli par Simon Hatab (programme).

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Eliogabalo possède de plus une aura scabreuse qui donne une dimension plus politique au choix d’adaptation de Thomas Jolly. Notoirement homosexuel et pétri de vices, l’empereur romain Héliogabale fait partie de ces personnages historiques sulfureux que l’on évoque rarement sans entrer dans une forme de caricature. De même, en choisissant des contre-ténors dans les rôles principaux (Eliogabalo et  Guiliano) et un ténor travesti dans celui de Lénia, Cavalli bouscule nos habitudes de spectateur. Notons néanmoins que si ces choix s’avèrent détonants de nos jours, ces procédés étaient plus que courants au XVIIe siècle.

Paradoxalement et malgré ces partis-pris licencieux, Eliogabalo est un opéra plus que sage. En décidant de lisser son personnage principal (son homosexualité n’est pas véritablement évoquée ni même ses crimes passés), Cavalli vide en effet le tyran trouble de toute son essence subversive.

« […] le livret d’Eligabalo est plutôt sage. La structure de l’œuvre est assez simple : l’empereur souhaite séduire des femmes et, pour arriver à ses fins, met en place des stratagèmes qui finissent toujours par échouer. Il est dépeint comme une sorte de Don Giovanni – certes un peu plus cruel… Aussi trouvais-je intéressant de creuser la « légende noire », c’est-à-dire d’aller puiser aux sources des mythes qui entourent l’empereur Héliogabale et permettent de dessiner un personnage beaucoup plus complexe et intriguant, un personnage fondamentalement subversif qui trouble tous les rapports préétablis dans la cité – rapport à la sexualité, au genre, à la religion, à la loi… », Thomas Jolly à propos d’Eliogabalo, propos recueilli par Simon Hatab (programme).

Pour contrebalancer ce manque d’épaisseur dans l’écriture de Cavalli, le metteur en scène va ainsi opter, grâce à une direction d’acteur non-équivoque et des costumes plus que rutilants, pour une démonstration hors-norme du caractère flamboyant d’Eliogabalo. Collerettes, grands drapés, bijoux, l’empereur évolue ainsi paré, lascif, au milieu de jeunes éphèbes poseurs aux allures de statues romaines.

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Du côté plus formelle de la mise en scène, on retrouve le « codex jollien » : le travail très géométrique et symbolique des lumières, les lettres qui forment sur la scène le nom du héros et des lieux, les techniciens à vue, le système de balcon coulissant, le théâtre de tréteaux… De fait, le spectateur familier du travail du rouennais n’est donc jamais malmené par cette déportation risquée dans l’art lyrique et à aucun moment Thomas Jolly ne semble trahir sa générosité envers le public.

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Plus précisément encore, le travail des lumières poursuit ici la forme déjà investiguée dans Richard III, à savoir de longs faisceaux motorisés et mobiles venant « doucher » la scène dans un ballet incessant de LED. Cet emploi, qui peut en agacer certains, n’est pourtant pas anodin puisqu’il fait sens avec le spectacle-même.

« Notre scénographie s’appuie sur deux architectures, l’une matérielle qui  représente la Rome instituée, l’autre lumineuse qui renvoie à l’énergie d’Héliogabale, dont le dieu est le dieu solaire (Hélios) », Thomas Jolly à propos d’Eliogabalo, propos recueilli par Simon Hatab (programme).

De plus, la lumière autorise le clivage des espaces scéniques et crée très rapidement des décors ou tout du moins les symbolise. Ce procédé n’est jamais gratuit dans la mesure où les personnages ne lui sont pas imperméables et interagissent avec (comme le faisait plus frontalement Richard III lors de la scène de la confrontation avec le spot descendu lui faire face). On retrouve également dans la lumière le symbolisme –peut-être un peu facile – de la violence, s’incarnant dans le rougeoiement observé par exemple lors du combat de gladiateurs. C’est d’ailleurs lors de cette même séquence que la lumière devient vraiment étonnante, venant dessiner une sorte de faux-plafond et cela jusque dans la salle-même.

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Les costumes des personnages hauts-en-couleurs sont de leur côté magnifiques, spécialement ceux d’Eliogabalo et de Lénia. Les personnages féminins principaux – Lénia exceptée –  pâtissent par contre d’une inélégance particulière et discutable, Gemmira (Nadine Sierra) arborant par exemple une sorte de robe de chambre somme toute assez disgracieuse tout au long du spectacle et qui s’oppose, par sa simplicité sans doute assumée, à l’originalité des autres costumes.

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Du côté de la scénographie, certaines scènes sont véritablement impressionnantes, telles celles des hiboux venus semer le trouble lors du banquet organiser par le tyran, ou bien encore celle du bain d’Eliogabalo, le corps et les habits de ce dernier se recouvrant d’or à mesure qu’il sort de l’eau. D’autres séquences manquent parfois cruellement de rythme, il est important de le souligner.

Du côté de l’interprétation enfin, les partitions ne sont malheureusement pas égales. Eliogabalo (interprété par Franco Fagiolu), malgré la précision de ses attitudes et la rutilance de ses costumes, manque malheureusement d’épaisseur et finit par s’effacer sous le procédé scénique et le charisme des autres personnages. Valer Sabadus (Giuliano) flamboie vocalement pendant que la pétillante Mariana Flores (Atilia) nous livre un personnage féministe des plus intéressants.

« ATILIA – La fidélité a toujours été

Un poison pour les amants.

Elle est venue pour faire pleurer le monde sous le nom de vertu », Atilia, Eliogabalo, Francesco Cavalli.

Imparfait, Eliogabalo tel que mis en scène par Thomas Jolly n’est pas le naufrage que l’on a bien voulu nous vendre, mais une proposition cohérente et précise qui n’a pas à rougir cette incartade dans le monde lyrique. Peut-être le choix de cet opéra précis (paresseux, sans emphase…) n’était-il après tout pas le plus pertinent même s’il faisait sens.

A découvrir jusqu’au 15 octobre 2016 à l’Opéra de Paris.

A propos de Alban Orsini

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