"ATEM, le souffle", m.e.s Joseph Nadj – 104

Elégante étrangeté

A la fois élégant et étrange, ATEM, le souffle captive, maintient en haleine, opère une tension constante en même temps qu’une contemplation extatique qui suscite en soi la plongée, vers les abîmes les plus obscures de notre nature humaine.

Le voyage est ésotérique, cryptique, mystique. Son sens se délivre difficilement et pourtant le sentiment est lumineux. Au-delà du sens, finalement, en-deçà des mots et de l’illusoire compréhension (une réduction en réalité) qu’ils génèrent, se passe quelque chose à l’échelle du corps, brut, direct. A l’intérieur, au fond. C’est à ça que renvoie la "boîte noire" sur laquelle s’ouvre le rideau. Autant nos tripes ou notre cerveau que l’atelier secret où nous avons été forgés.


 

Le corps, c’est le vecteur par excellence des énergies. Il est traversé de tout ce qui transite entre la terre et le ciel ; le lieu unique de l’expérience individuelle et le réceptacle du mouvement incessant et invisible du monde. Désir et forces fondamentales nous façonnent.
Dans la perspective occulte d’ATEM, le souffle, le corps est tiré de l’extrémité purement matérielle d’un golem jusqu’à celle, évanescente, du fantôme. Aussi, la danse, pour ATEM, le souffle, est-elle une évidence. Soumise à l’animation involontaire des corps, la chorégraphie travaille tout autant le brusque, la rupture, les saccades de la transe que la fluidité ou le statisme d’une certaine langueur (ou mélancolie).

En changeant un peu de perpective, et acceptant de voir le corps comme réceptacle de sa propre histoire, la "boîte noire"/corps devient l’atelier de la nature humaine, le lieu mystique où elle a été forgée, et dont tout corps a gardé les traces et les sensations. Si les sensations sont plutôt du ressort de la danse, les traces le sont de la mise en scène.
La "boîte noire" est née d’une intelligence du multiple. Au sein du petit espace sont condensés tous les éléments de mise en scène, ce qui renforce le caractère occulte d’ATEM, le souffle ; entre la magie des apparitions/disparitions et la valeur mystique d’une boîte-monde. Dans le même sens, l’utilisation du magnétisme (phénomène occulte par excellence) mérite d’être soulignée pour sa pertinence.
Les accessoires – bougies, marteau, poinçon, cire – renvoient à la symbolique occulte. Sans explorer le sens de chacun, ils contribuent à l’esthétique générale et à nous placer dans un domaine perceptif particulier, que renforce encore la bande sonore immersive d’Alain Mahé. L’univers mystique est enfin accompli avec les interprètes/chorégraphes, Joseph Nadj et Anne-Sophie Lancelin, aux visages impassibles, comme les prêtresse et prêtre du dessein métaphysique d’ATEM, le souffle.


(c) Séverine Charrier


Outre son très fort caractère philosophique, ATEM, le souffle marque durablement l’esprit et parachève la séduction par de très belles immobilités qui évoque de vieilles gravures (Joseph Nadj s’est inspiré de la Mélancolie de Dührer) ou le gothique anglais (Arthur Machen) et ses sublimes femmes fantômes.
Surprenant, déstabilisant, marquant, ATEM, le souffle, nous conte l’histoire de l’homme et nous façonne à son tour en retour.

ATEM, le souffle
de et avec Joseph Nadj et Anne-Sophie Lancelin
conception musicale : Alain Mahé et Pascal Seixas
Au 104
jusqu’au 28 avril

A propos de Alban Orsini

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