« 887 », m.e.s. Robert Lepage (Ex Machina)

« Mais pour vous dire
L’éternité d’un jour de grève
Pour raconter
Une vie de peuple-concierge
Mais pour rentrer chez nous le soir
À l’heure où le soleil s’en vient crever au-dessus des ruelles
Mais pour vous dire oui que le soleil se couche oui
Chaque jour de nos vies à l’est de vos empires
Rien ne vaut une langue à jurons
Notre parlure pas très propre
Tachée de cambouis et d’huile »,

Speak White, Michèle Lalonde

887 ou la descente touchante dans la mémoire collective canadienne du génial Robert Lepage.

887 débute par une anecdote. À l’occasion d’un festival de poésie, le canadien Robert Lepage est invité à venir réciter un poème appris par cœur, le Speak White de Michèle Lalonde. Passé l’apprivoisement de ce texte engagé (il s’agit d’un poème évoquant la barrière politique opposant langues française et anglaise au Canada, l’expression « speak white » provenant de l’injonction des maîtres blancs nord-américains envers les esclaves noirs pour les forcer à abandonner le créole), Robert Lepage doit se rendre à l’évidence : il n’arrive pas à mémoriser les trois pages de texte.

« Le poème a été écrit en 1968 mais a été lu et enregistré en 1970. Il a été la cristallisation du mouvement d’insatisfaction des québécois francophones. Il fait la synthèse de cette lutte de classes, de ce rapport à la langue et de ce rapport à l’identité. Peu de temps après la lecture du poème à cette fameuse nuit de la poésie, il y a eu la crise d’octobre 70, avec mort d’homme. Les forces de l’ordre à Montréal et à Québec se sont montrées féroces. On a vécu une répression qui s’apparentait – en moins grave – à celles du Chili ou d’Argentine et qui avait les couleurs du fascisme. Ce poème a été déterminant. Je m’en sers comme colonne vertébrale du spectacle », Robert Lepage à propos de 887, extrait de l’entretien réalisé avec Jean-Louis Perrier.

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Afin de parvenir à solliciter sa mémoire, le metteur en scène et comédien se livre alors à un véritable exercice de psychologie en érigeant un palais de la mémoire, une sorte d’espace mental supposé permettre la classification des souvenirs pour mieux s’en rappeler. Ce lieu allégorique, ce sera l’immeuble du 887, Rue Murray, appartement d’enfance du metteur en scène. Ainsi cristallisé dans l’espace, cet exercice de mémoire est l’occasion pour Robert Lepage de revenir sur son histoire personnelle et notamment sur la figure du père, personnage central du spectacle qui se veut politique autant qu’autobiographique.

« À peu près tout est vrai. Les histoires, les personnages, les contextes, les situations sont tous vrais. Certes, le conteur ou le poète se doit d’enjoliver les choses. La licence poétique permet de mentir un peu ou d’exagérer certains liens pour que la pièce soit ce “mensonge qui dit la vérité”, comme disait Cocteau », Robert Lepage à propos de 887, extrait de l’entretien réalisé avec Jean-Louis Perrier.

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(c) Google Maps

Après les scénographies colossales de La Trilogie des Dragons ou bien encore celles, dantesques, de Jeux de Cartes (on se souvient encore de la tornade incroyable – excusez-nous du peu – réalisée en plein milieu de la scène dans Pique), Robert Lepage revient à la forme plus modeste du « seul en scène » mais que l’on ne s’y trompe pas : bien que réduite, le dispositif scénique n’en est pas moins époustouflant, bien au contraire. Organisée autour d’un cube amovible et central, la pièce se présente sous la forme de petites saynètes articulées visuellement sur le plateau tournant. Par un jeu astucieux de portes et de panneaux coulissants, le cube se fait tour à tour bar, garage ou bien encore façade d’immeuble. Incrustant des écrans de télévisions, Robert Lepage parvient à donner l’illusion du mouvement avec un souci du détail absolument épatant (on voit ainsi la perspective s’altérer sur les écrans figurants les appartements lorsque le cube pivote, donnant ainsi l’impression que c’est tout l’immeuble qui tourne, on aperçoit le rougeoiement d’une cigarette dans une maquette de voiture minuscule…).

Convoquant la technologie pour servir au mieux son espèce de conférence, Robert Lepage utilise par exemple son téléphone portable pour faire défiler les photos, prendre des vidéos ou bien encore passer un appel. Loin d’être accessoire, le procédé scénique et la technologie utilisée ancrent le propos sur la mémoire dans un contexte contemporain, décalant ainsi un peu plus les souvenirs dans un monde à part à la limite de l’imaginaire. Les personnages se révèlent ainsi dans les souvenirs, de petites figurines fragiles là où les décors ne sont que délicates maquettes. Saluons d’ailleurs au passage le travail millimétré de la compagnie Ex-Machina et des différents concepteurs et autres machinistes intervenant dans l’ombre pour un résultat étourdissant.

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« Sur les plaques d’immatriculation des voitures au Québec il est écrit : “Je me souviens”. Quand vous interrogez autour de vous sur l’origine de ce slogan, rares sont ceux qui peuvent répondre. Personne ne se souvient de ce que veut dire “Je me souviens”. Or c’est très important. C’est tiré d’un poème écrit au tournant du siècle qui dit : “Je me souviens d’être né sous le lys – sous les Français – et de croître sous la rose”, donc je me développe et m’épanouis sous le régime anglais. Voilà ce que dit ”Je me souviens”. C’est quand même très lourd. J’insiste là-dessus parce qu’aujourd’hui quand on débat d’une option souverainiste ou fédéraliste, donc quand on parle politique – surtout avec les nouveaux arrivants et les jeunes – comment faire si on n’a pas de mémoire vive de ça et de ce qui s’est passé dans les années 1960 ? », Robert Lepage à propos de 887, extrait de l’entretien réalisé avec Jean-Louis Perrier.

Mais au-delà de la scénographie géniale, le propos de 887 n’est pas en reste, réussissant ainsi à parfaire l’équilibre fond et forme. Évoquant tout à la fois la lutte des classes ayant eu cours au Canada dans les années 60 (Robert Lepage se voit ainsi refuser l’entrée dans une école privée à cause du travail modeste de son père), les questions identitaires soulevées par le Front de Libération du Québec (FLQ) et le problème de l’intégration des immigrés, le metteur en scène nous tend un miroir et fait ainsi résonner à sa surface d’argent, les questionnements actuels avec les problèmes d’alors.

« Le débat actuel vient en écho à celui des années 1960. Mais à l’époque, il était beaucoup plus axé sur les questions de lutte de classe, de rapports sociaux. Aujourd’hui finalement, tout le monde est très bourgeois au Québec. Les francophones comme les anglophones ont à peu près les mêmes opportunités. Il y a cinquante ans ce n’était pas le cas. C’était vraiment la lutte de classes entre une population francophone qui était pauvre et une population anglophone. Les grandes luttes du Québec dans les années 1960 ressemblaient plus à ce qui se passait en Europe, où commençait la dé- colonisation, avec ces pays qui essayaient de s’affranchir du joug impérialiste. Dans 887, j’essaie de ramener ça, mais vu à travers les yeux d’un enfant», Robert Lepage à propos de 887, extrait de l’entretien réalisé avec Jean-Louis Perrier.

Et lorsque le texte de Michèle Lalonde est enfin récité à la fin du spectacle, tout prend sens dans les mots mêmes autant que les souvenirs qui nous ont été donnés à voir et cela dans une fierté et une rage impressionnantes.

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Au-delà de la thématique politique de ce plaidoyer pour la francophonie ou bien encore de l’époustouflant procédé visuel, ce qui se révèle au final le plus évocateur dans cette proposition reste sans doute ce portrait très sensible du père qui est dessiné tout au long de 887. Parce qu’il symbolise toutes les contradictions d’un monde en pleine évolution, Robert Lepage en croque les contours avec une extrême sensibilité, donnant à sa pièce une vibrante émotion présente en filigrane du début à la fin.

On l’aura compris, 887 est un spectacle formidable et réussi tout à la fois d’un poids de vue formel que dans le propos qu’il tient de manière très cohérente. Une très belle façon de commencer la saison théâtrale 2015-2016.

A découvrir jusqu’au 17 septembre 2015 au Théâtre de la Ville  dans le cadre du Festival D’Automne

du 3 au 7 octobre à Bonlieu, Scène Nationale d’Annecy

du 13 au 21 novembre au Théâtre des Célestins de Lyon.

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Entendu dans la salle : « c’est dommage, il fait toujours un peu la même chose Wajdi Mouawad ».

Le texte de Michèle Lalonde est donné dans son intégralité ci-dessous.

« Speak white!

Il est si beau de vous entendre
Parler de Paradise Lost
Ou du profil gracieux et anonyme qui tremble dans les sonnets de Shakespeare

Nous sommes un peuple inculte et bègue
Mais ne sommes pas sourds au génie d’une langue
Parlez avec l’accent de Milton et Byron et Shelley et Keats
Speak white!
Et pardonnez-nous de n’avoir pour réponse
Que les chants rauques de nos ancêtres
Et le chagrin de Nelligan

Speak white!
Parlez de choses et d’autres
Parlez-nous de la Grande Charte
Ou du monument à Lincoln
Du charme gris de la Tamise
De l’eau rose du Potomac
Parlez-nous de vos traditions
Nous sommes un peuple peu brillant
Mais fort capable d’apprécier
Toute l’importance des crumpets
Ou du Boston Tea Party

Mais quand vous really speak white
Quand vous get down to brass tacks

Pour parler du gracious living
Et parler du standard de vie
Et de la Grande Société
Un peu plus fort alors speak white
Haussez vos voix de contremaîtres
Nous sommes un peu durs d’oreille
Nous vivons trop près des machines
Et n’entendons que notre souffle au-dessus des outils

Speak white and loud!
Qu’on vous entende
De Saint-Henri à Saint-Domingue
Oui quelle admirable langue
Pour embaucher
Donner des ordres
Fixer l’heure de la mort à l’ouvrage
Et de la pause qui rafraîchit
Et ravigote le dollar

Speak white!
Tell us that God is a great big shot
And that we’re paid to trust him
Speak white!
Parlez-nous production, profits et pourcentages
Speak white!
C’est une langue riche
Pour acheter
Mais pour se vendre
Mais pour se vendre à perte d’âme
Mais pour se vendre

Ah! Speak white!
Big deal
Mais pour vous dire
L’éternité d’un jour de grève
Pour raconter
Une vie de peuple-concierge
Mais pour rentrer chez nous le soir
A l’heure où le soleil s’en vient crever au-dessus des ruelles
Mais pour vous dire oui que le soleil se couche oui
Chaque jour de nos vies à l’est de vos empires
Rien ne vaut une langue à jurons
Notre parlure pas très propre
Tachée de cambouis et d’huile

Speak white!
Soyez à l’aise dans vos mots
Nous sommes un peuple rancunier

Mais ne reprochons à personne
D’avoir le monopole
De la correction de langage

Dans la langue douce de Shakespeare
Avec l’accent de Longfellow
Parlez un français pur et atrocement blanc
Comme au Viêt-Nam au Congo
Parlez un allemand impeccable
Une étoile jaune entre les dents
Parlez russe, parlez rappel à l’ordre, parlez répression
Speak white!
C’est une langue universelle
Nous sommes nés pour la comprendre
Avec ses mots lacrymogènes
Avec ses mots matraques

Speak white!
Tell us again about Freedom and Democracy
Nous savons que liberté est un mot noir
Comme la misère est nègre
Et comme le sang se mêle à la poussière des rues d’Alger ou de Little Rock

Speak white!
De Westminster à Washington, relayez-vous!
Speak white comme à Wall Street
White comme à Watts
Be civilized
Et comprenez notre parler de circonstance
Quand vous nous demandez poliment
How do you do?
Et nous entendez vous répondre
We’re doing all right
We’re doing fine
We are not alone

Nous savons que nous ne sommes pas seuls » (Michèle Lalonde)

A propos de Alban Orsini

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