(c) Marc Ginot

« 4 », m.e.s. Rodrigo García

« Tu flotteras parmi des crânes sans certitudes,

chacun est un sage à sa façon,

tous sont dignes de pitié et de respect,

habitués à courir comme des chiens enragés derrière des stimulants magiques :

un bout de pizza, une demi-douzaine de sourires ou les caresses dʼun homme à un animal, quʼon ne devrait pas appeler des caresses, si les caresses sont des caresses entre humains », Rodrigo García, 4.

Raconter la vie, projet ambitieux sur le papier, mais ventre mou sur le plateau : après Daisy, Rodrigo García tape une nouvelle fois à coté…

Accrochés par une toile de laquelle pendent des grelots, les 4 comédiens de 4 débarquent lentement sur scène avec la volonté d’être les moins sonnants possible. La contrainte, constante et incontournable figure de style de l’auteur et metteur en scène argentin Rodrigo García, est une nouvelle fois convoquée et cela dès le début du spectacle. Pour le meilleur et pour le pire…

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4, l’enfance, l’amour et le sexe au milieu

Si Daisy, précédente création de Rodrigo García, s’intéressait à la notion de domesticité, 4 tente de manière plus ambitieuse, de nous parler de l’existence et plus généralement de la vie. Ainsi seront évoqués pêle-mêle l’enfance, l’amour, le sexe et la mort, saisissant au passage tout le ridicule d’une humanité aux prises des griffes d’un monde en constante évolution et contre lequel il ne peut rien. La naissance ouvrira comme de bien entendu le spectacle avec à l’image une représentation géante de L’Origine du Monde de Courbet tandis que la mort clôturera le spectacle avec celle de vers innocents jetés en pâture à des plantes carnivores voraces. Au milieu, des coqs en baskets, du savon et des samouraïs. Exit ici les considérations consuméristes que García oppose généralement à l’humanité : l’homme seul est au centre de ce spectacle et compte bien y rester.

« La pièce est métaphysique, elle parle de lʼêtre, de choses plus imperceptibles, elle fait moins référence à des éléments du quotidien que dʼautres pièces, et quand ces références existent, elles sont détournées, brisées. On dirait une pièce écrite par trois personnes différentes, il y a différents niveaux de langage, différentes couches de pensées. Jʼaime cet éclectisme, surtout quand il ne vient pas dʼun copier/coller, puisque cʼest moi qui ai tout écrit. La pièce nʼest pas terminée, mais dʼune certaine façon on pourrait dire que « 4 » est une transformation intéressante par rapport à « Mort et réincarnation en cow-boy », car dans « Cow-Boy » jʼai inventé un micro-monde, avec ses lois, surtout dans la première partie, et ici je cherche à lʼenrichir. Cʼest à dire que la question serait presque « comment travailler à partir du même langage, du même univers, mais avec une forme plus complexe ? » », Rodrigo García, à propos de 4 (propos recueillis par Laurent Berger).

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4, même les poulets ne peuvent rien sauver

Comme d’habitude, la pièce est une succession de scènes plastiques aux allures de performances sur lesquelles viennent se projeter la traduction du texte dit par les comédiens. En effet, en juxtaposant ainsi les supports depuis toujours, le théâtre de Rodrigo García se fait une belle habitude de multiplier les pistes, forçant le spectateur à constamment passer d’un registre à l’autre. Éprouvé sur de nombreux spectacles, le procédé ne fonctionne plus du tout ici, la faute en incombant sans doute à ce choix de faire réciter le texte sans que plus rien ne se passe sur scène. En effet, les comédiens se retrouvent bien souvent dans 4 autour d’un micro pour réciter leur monologue sans qu’il ne soit donné à voir autre chose que très justement ces comédiens réunis autour d’un micro pour réciter leur monologue… Ce faisant, l’attention n’est plus porté que sur le texte seul, ce dernier s’avérant par moment bien fade… chose assez inédite chez Rodrigo García dont on a souvent loué les qualités d’écriture ici-même. À peine certaines envolées (comme cette évocation du basilic comme métaphore de l’être aimé qui ne s’épanouit jamais vraiment lorsqu’il est arraché à son environnement d’origine) rappelleront l’auteur d’antan à la plume acéré autant qu’acide.

« Nʼaccumule ni richesse ni pouvoir.

Les gens sont facilement attendris par les faibles

(et toi, tu as besoin de tendresse) », 4, Rodrigo García.

(c) Marc Ginot

(c) Marc Ginot

De plus, certains choix de mise en scène tapent littéralement à côté, comme celui, bêtement vulgaire, durant lequel une spectatrice est amenée sur scène pour simuler un acte sexuel, le tout cachée par un sac de couchage. Si l’on excuse bien souvent le cabotinage canaille de García, nous n’y parvenons plus vraiment ici tant le moment, assez long, se révèle finalement plus consternant qu’amusant. De même la scène durant laquelle des vers sont mangé par des plantes carnivores, n’arrache pas même un sourire tant la séquence semble avoir été vue maintes fois chez Rodrigo García (l’animal en danger comme métaphore d’une humanité vulnérable). Restent néanmoins quelques moments de grâce tel celui où le découvre un drone carillonnant résonner sur une guitare électrique ou bien encore cet autre durant lequel deux comédiens s’ébattent sur un savon de Marseille géant, parfaite résurgence de la boue de Et Balancez Mes Cendres sur Mickey¹.

Notons également l’utilisation assez innovante chez le metteur en scène de personnages, telles ces petites filles grimées en direct en mini-miss américaines. Drôles, décalées et déconcertantes, elles finissent par apporter un contrepoint original au pessimisme cabotin de Rodrigo García.

(c) Pascal Guyot

(c) Pascal Guyot

Vous l’aurez compris, malgré ses mécaniques bien huilées et ses coqs en baskets, le nouveau spectacle de ce coquin de Rodrigo García ne nous a pas convaincu. Coq en pâte, le metteur en scène nous y est apparu coq coquet, confit dans des habitudes et des tics qu’il se met à auto-citer constamment. Pour une première fois convenu…  un comble !

A découvrir jusqu’au 22 novembre 2015 au Théâtre de Nanterre Amandiers

– Le 26 novembre 2015 au Théâtre Le Phénix / Valenciennes

– Le 5 décembre 2015 au Théâtre National de Lisbonne / Portugal

– Le 11 décembre 2015 au Théâtre Municipal de Porto / Portugal

 – Les 15 et 16 décembre 2015 à La Comédie de Caen – CDN de Normandie

– Du 8 au 9 janvier et du 13 au 16 janvier 2016 au Théâtre Garonne à Toulouse

– Les 20 et 21 janvier 2016 à Bonlieu Scène nationale Annecy

– Les 28 et 29 janvier 2016 à La Maison de la culture dʼAmiens

– Les 4 et 5 février et du 9 au 11 février 2016 à hTh – CDN Montpellier

– Du 16 au 18 mars 2016 au Théâtre National de Bordeaux en Aquitaine (TNbA)

 – Les 31 mars et 1er avril 2016 au Centre Dramatique National de Haute Normandie / Rouen

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(1) A noter également l’apparition clin d’œil sur scène du fauteuil Le Corbusier déjà présent sur « C’est comme ça et Faites pas Chier« .

Entendu dans la salle :

« Je n’aime pas voir souffrir les animaux, même des vers… »

« En regardant ce spectacle je me suis demandé en quelle mesure le spectateur pouvait vouloir endurer tout ça de son plein gré… On a parfois l’impression qu’on se moque constamment de lui, qu’il est pris pour un idiot… J’ai failli crier et monter sur scène pour demander que tout cet acharnement s’arrête…
_ Pourquoi tu ne l’as pas fait ?
_ J’ai peu des coqs…»

A propos de Alban Orsini

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