William Sheller – Avatars

Ce que j’aimerais que par hasard, William Sheller tombe sur ces lignes. Parce qu’au fond, ce n’est pas tant ce que je pense de son dernier disque que je voudrais qu’il sache, mais tout ce qu’il y a autour, tout ce qu’il m’a apporté depuis que j’étais revenu de la discothèque, jeune adolescent, avec l’album Nicolas en vinyle. Ce jour là, je n’avais pas seulement fait la connaissance d’un nouvel artiste, mais aussi rencontré un ami avec qui je n’échangerai sans doute jamais deux phrases. Depuis tout ce temps, probablement plus de vingt ans, William Sheller est resté le seul artiste de « chanson française » que j’écoute. Et oui, sur mes étagères, entre l’intégrale des Beatles, le dernier Sonic Youth et les œuvres complètes de Damon Albarn, il y a tous les albums d’un « petit français qui s’étonne qu’on lui rende pas tout ce qu’il donne ». Le seul. Disque après disque, concert après concert, je n’ai cessé de me dire que ce type était comme moi, qu’on avait dû avoir la même enfance et peur des mêmes choses, et grandir pour les mêmes raisons. L’angoisse d’être abandonné par ses parents alors qu’ils nous laissent, pour quelques heures, chez une voisine ; le goût pour le médiéval ; un optimisme résigné, tout simple, qui peut pousser à dire des choses comme « De voir le jour qui se lève en un si beau matin / De sentir si bon l’air du jardin / Au sortir d’un si beau rêve où je n’sais plus la fin / Je m’dis qu’aujourd’hui tout ira bien » ; une mélancolie savamment entretenue. J’aimerais m’asseoir en face de lui et parler de tout ça ; pas forcément de musique, d’ailleurs. Et si j’avais pu me sentir un peu moins proche de lui avec Les machines absurdes et Epures, l’écoute d’Avatars a fait ressurgir tout cela. Au centuple.

Dès Avatar 1, on se sent chez soi, avec cette intro de cordes à laquelle se superposent progressivement une basse, une batterie et une guitare électrique. Oh bien sûr, sur celle-ci, il y aurait à dire : Sheller a beau être le plus pop de nos chanteurs hexagonaux, il n’a jamais pu complètement rompre avec certaines figures imposées de la production made in France, où la saturation des six-cordes et les solos de « musiciens de studio » évoquent plus volontiers la variété que les Kinks. Mais on fait avec, parce que le reste de l’orchestration emporte la mise, que la mélodie s’impose, toujours évidente et belle, avec ces notes hautes qui l’espace d’un instant, balaient en nous toute noirceur. La longue échelle, plus modeste dans sa réalisation, est de ces titres que l’on a l’impression d’avoir toujours connu, avec ses trompettes qui font monter des souvenirs du For No-One des Beatles. Et pour le coup, c’est le fantôme de George Harrison qui semble s’être invité sur Tout Ira Bien que l’on citait plus haut : intro de guitare en slide, mélodie bondissante… Un soleil se lève entre nos oreilles, rien de moins : Tout ira bien est l’une des plus belles chansons pop que l’on puisse imaginer. Le reste du disque se déroule avec le même plaisir, la même modestie malgré la complexité extrême de certains morceaux. Il y a la grâce dénudée de Felix & Moi, l’élégance de Tristan ou Avatar 2 et de leurs envolées orchestrales, et puis, avant tout, de merveilleuses chansons dans la lignée de quelques anciens succès pré-En Solitaire, où le plaisir s’impose malgré toutes les petites réticences de production dont un fan de pop anglaise peut légitimement s’émouvoir. Peut-être aurait-on aimé, sans doute, que la guitare du Veilleur de nuit sonne moins Lavilliers et plus Pulp, mais c’est comme ça. Avatars est l’album d’automne parfait, cet âge de l’année intermédiaire où, tout en rêvant de la tièdeur de sa couette, on ne demande qu’à ouvrir son cœur au mystère. Nous sommes nombreux à penser que Sheller est le Paul McCartney français, avec ce que la comparaison implique de différences. L’un est parti du rock pour arriver à des compositions orchestrales, l’autre est parti du classique pour faire de la pop ; deux facettes d’une même vérité avec, pour l’un comme pour l’autre, le même amour des mots musicaux, plutôt que celui des mots lourds de sens. Avatars, en ce sens, n’est pas loin d’être la quintessence du génie de Sheller, et son apparent manque d’ambition n’est qu’un leurre : il n’y a rien de facile à faire simple.
Voilà, ma lettre est dans sa bouteille, et qu’elle arrive à bon port ou se perde à jamais, peu importe : Tout ira bien…

A propos de Eric SENABRE

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