Various artists – "Scott Walker – 30 Century Man (music inspired by the film)"

Le problème des tribute albums, surtout quand ils célèbrent plus qu’un grand artiste mais carrément un mythe vivant comme c’est le cas ici avec Scott Walker, c’est que les musiciens qui honorent sont quasi invariablement d’un niveau beaucoup plus modeste que l’honoré. Un peu comme si Le Havre Athletic Club se piquait de rendre hommage au FC Barcelone en tentant de reprendre à son compte ses plus belles phases de jeu. Ça ne le ferait pas trop, si vous voyez ce qu’on veut dire…

Avec ce 30 Century Man inspiré par un documentaire éponyme de 2006 signé Stephen Kijak, dont on aurait aimé, sinon une sortie en salles française, au moins une diffusion télé, on est globalement loin d’un casting de première division (je sais, il faut dire Ligue 1 © maintenant, mais bon, j’ai été biberonné à Pierre Cangioni et Bernard Père, moi, vous comprenez). En soi, ce ne serait pas forcément rédhibitoire si les admirateurs convoqués en profitaient pour tenter vraiment d’imposer leur propre marque, au risque du plantage dans les grandes largeurs, mais au moins d’un plantage avec panache. Ce n’est que rarement le cas ici, ou alors, quand ça l’est, les compositions de Scott Walker sont curieusement comme émasculées, ralenties, ramollies, parfois quasiment sous Mogadon, en tout cas à mille lieues de la fougue des versions originales (même si, Scott Walker, c’était pas non plus le MC5…).

Le temps de la splendeur : une certaine idée de la classe...
Le temps de la splendeur : une certaine idée de la classe…

On regrette alors que, non contents d’intervenir dans le documentaire, des interprètes du calibre de Bowie, Damon Albarn, Jarvis Cocker, Marc Almond, Alison Goldfrapp, Richard Hawley ou Brian Eno (pour n’en citer que quelques uns : pas mal, non ?), la plupart admirateurs déclarés de très longue date, n’aient pas livré leurs propres versions (même si Bowie l’a déjà fait en reprenant Nite Flights sur Black Tie White Noise en 1993 ou, indirectement, en reprenant lui aussi du Brel, vieille marotte walkerienne à qui Almond, quant à lui, consacra un bel album entier en 1990). Car l’empreinte laissée par Scott Walker sur le territoire de la "pop sophistiquée" est ancienne et profonde. Et pour le moins protéiforme puisque, peut-être plus qu’aucun autre auteur-compositeur-interprète, il a vraiment vécu plusieurs carrières artistiques, presque étanches les unes aux autres, avec des bonheurs commerciaux et artistiques pour le moins inégaux.

On a le droit de rester tragiquement imperméable aux deux albums du "retour" (Tilt et The Drift), après plus de douze ans d’un silence profondément mystérieux. Mais ses cinq premiers albums solo (réhabilitons ici Til the Band Comes in, mal compris et pas si indigne que ça des Scott, Scott 2, Scott 3 et Scott 4 si justement célébrés), ainsi que quelques somptueuses compositions pour ses faux frères des Walker Brothers (rappelons que Noel Scott Engel ne s’appelle pas Walker lui-même), méritaient certainement beaucoup mieux.
Peut-être parce qu’il ne s’agit pas d’une de ses chansons les plus emblématiques, la version de The Bridge par Bee & Flower s’avère d’assez loin la plus intéressante. A l’opposé, à côté de la plaque, Ulrich Schnauss fait sonner le sublime It’s Raining Today comme la rencontre en plein mid-70’s, de Vangelis et du Kraftwerk d’Autobahn un jour de panne d’inspiration *.

Finalement, le meilleur hommage discographique récent à une œuvre parfois ésotérique, parfois balourde (l’assez vilain tunnel country FM du milieu des années 70, triste période durant laquelle Walker avait perdu toute ambition artistique), le plus souvent éblouissante, reste le premier album des Last Shadow Puppets paru l’an dernier, même si son influence Scott Walker a été quelque peu survendue et un peu trop portée fièrement en étendard par le duo Alex Turner / Miles Kane. Ou, bien évidemment, le duo que Natasha Khan, alias Bat for Lashes, a réussi à décrocher avec le maître lui-même sur Two Suns

Le trailer du documentaire :

* Que l’on me pardonne ici de ne pas ressortir du lot Laurie Anderson et sa version (forcément aussi barrée que l’original) de The Electrician. Mme Lou Reed possède incontestablement une aura "supérieure" à celle de ses petits camarades rassemblés ici. Mais que l’on me pardonne encore ce jugement peu "culturellement correct" : son O Superman potache excepté, sa musique m’a toujours profondément emmerdé…

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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