DivineComedy

Pour qui le suit depuis la révélation de l’éblouissant Liberation en 1993, chaque rendez-vous avec Neil Hannon, l’âme de The Divine Comedy, est un moment privilégié. Oh, bien sûr, on a parfois été déconcerté par les chemins pris par un artiste qui tenta un temps de ne plus se ressembler, mais on a toujours fini par revenir, quitte à avoir un peu boudé auparavant. Six ans se sont écoulés depuis Bang goes the Knighthood mais les deux premiers titres dévoilés en avant-courriers de Foreverland, onzième album de cette entité à mi-chemin entre ensemble et aventure soliste, laissaient voir un musicien en pleine possession de ses moyens et plein d’une verve réjouissante.

Dès le délicieusement pince-sans-rire Napoleon complex et ses bruitages dignes de la Symphonie des jouets du père Mozart, le ton est donné : Foreverland est un disque de musique pop pleinement et fièrement assumé dans lequel chaque chanson renferme des tiroirs secrets, des chausses-trappes, des mirages, tout un arsenal d’artifices qui accroche l’attention et rend passionnant le parcours qui s’offre à l’auditeur. Qu’il s’agisse de ses textes, de ses musiques ou des arrangements qu’il signe, Neil Hannon est un orfèvre qui ne laisse rien au hasard pour composer par petites touches précises un univers à la fois attachant et plein de surprises. La grande variété de climats de ce disque, de l’insouciance ironique de How can you leave me on my own au lyrisme frémissant du magnifique To the rescue, ses références croisées à l’histoire, au travers de la référence piquante à Napoléon, du portrait amusé de Catherine the Great mais aussi des ambiances très années trente de Funny peculiar, en duo mutin avec sa tendre muse, Cathy Davey, ou des références à Brel ou à Piaf (la petite ritournelle de The pact) et ses notations beaucoup plus personnelles (le couple ForeverlandMy happy place, odes la thébaïde rêvée et finalement trouvée), ne l’empêchent pas d’atteindre une superbe unité, en équilibre entre indicible bonheur d’exister et inquiétude diffuse devant l’éphémère de toute joie. Valeur cardinale, l’humour est ici partout présent, jamais appuyé – écoutez la finesse de I joined the Foreign Legion (to forget) – et versant volontiers dans l’autodérision ; le meilleur exemple est fourni par Other people chanson sentimentale aux élans sarcastiquement métaphysiques – ah, ce « But in the greater scheme of things/Just think of all the ‘might have beens’/There is no ‘you’, there is no ‘me’/When set against eternity » – qui s’interrompt brutalement sur un « and um, blah, blah, blah » vaguement lassé et du meilleur effet. Foreverland demeure tout de même avant tout une carte du Tendre parcourue avec une émotion délivrée des écueils de la mièvrerie et de l’impudeur et qui n’en est donc que plus touchante ; la simplicité de The one who loves you sur lequel se referme l’album est ainsi un petit bijou de simplicité raffinée qui n’en rajoute jamais mais dont l’espérance qui le traverse parlera probablement à beaucoup d’entre nous.

Richement arrangé – des cordes, du clavecin, du penny whistle (instrument qui tient du flageolet et de la flûte à bec), de la harpe, de l’accordéon, des cuivres et des bois –, superbement chanté, déclamé et mis en scène, Foreverland est un disque à la légèreté trompeuse dont on aurait tort de penser que rien n’y a de poids parce que rien n’y pèse. Contrairement à ces productions lourdes et parfois larmoyantes que certains se croient obligés d’asséner pour évoquer le monde rongé de ténèbres, de dangers et de violences dans lequel nous vivons, The Divine Comedy fait le pari tout aussi efficace de l’allusion et de la subtilité, rappelant la soif de pouvoir et l’indifférence des puissants (« When the world won’t understand/And government’s got other plans », To the rescue) et faisant sourdre, grâce à ses références aux ambiances musicales du passé, une indicible nostalgie devant le spectacle d’un monde en train de s’effacer plus que de s’effondrer. Il y a du Candide dans cet album qui invite chacun à cultiver la terre promise qu’il se sera choisie – notons que le nom même de Foreverland possède une dimension concrète qui s’oppose naturellement au mirage d’un Neverland – tout en profitant du bonheur toujours fragile d’être auprès de ceux qu’il aime ; parmi ceux-ci, même si ce n’est que de façon virtuelle, Neil Hannon a plus que jamais sa place.

The Divine Comedy, Foreverland 1 CD Divine Comedy Records (disponible également en vinyle ou en édition limitée 2 CD avec le superbe projet ln may).

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A propos de Jean-Christophe PUCEK

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