monteverdi

Excellente initiative des éditions RICERCAR que de réunir en un seul coffret les 7 merveilleux enregistrements historiques réalisés par LA FENICE sous la direction de Jean Tubery de 1995 à 2000.

Les Venetian Dialogues (1995) nous invitent au plaisir de la musique instrumentale de Merula, Scarani, Kapsberger, Cavalli ou Rossi, des compositeurs au service de la Cour de Mantoue ou de la basilique Saint Marc de Venise au cœur du XVIe siècle italien. Entre ses flânerie aux cornets à bouquin et autres cuivres séducteurs, ses échappées au théorbe (Christina Pluhar n’était pas encore à l’Arpeggiata) et son violon dialoguant avec le reste des instruments, la teinte dominante est bien celle de l’apaisement, de l’âme recueillie.

Première incursion dans la musique vocale avec Per la settimana santa (pour la semaine sainte) (1995) qui nous entraîne dans la musique sacrée des contemporains du compositeur. Les « leçons de ténèbres » et madrigaux, lamentations et « Stabat Mater » sont autant de thématiques dominées par la lenteur de gammes descendantes. On y retrouve parfois la liberté de l’ostinato si controversée à l’époque, car confondant sacré et profane dans la variété de ses chromatismes. Venise y exprimait ici son indépendance vis-à-vis de l’emprise écrasante de Rome.

Parmi les passionnants contemporains de Monteverdi, Jean Tubery décide de mettre en lumière l’œuvre magistrale de Biago Martini (Biago Marini: Moderne e Curiose Inventioni – inventions modernes et curieuses, 1996) violoniste virtuose qui eût l’honneur d’entrer, sous la direction d’un Monteverdi, maître de la Chapelle Saint-Marc de Venise en 1618. Il ne se contentera pas d’écrire parmi les plus belles pages pour cordes de l’époque, mettant sa prouesse de musicien au service d’une grâce de l’écriture, en quête d’invention constante. Il organise en effet de fabuleux dialogues avec les autres instruments, crée l’osmose entre les cornets à bouquins… conduisant parfois l’émotion à son acmé avec un sens fascinant des échos. Lorsque Martini s’attaque à la musique vocale, c’est pour poursuivre dans ce sens de l’expérimentation entre l’apesanteur d’un Miserere et la vigueur hypnotique d’une sonate. On aura peut-être du mal à se figurer combien un tel musicien par sa liberté et sa manière de s’échapper des conventions par sa modernité n’était pas loin d’être révolutionnaire. Mais il suffit de tendre un peu l’oreille pour que cette vérité semble couler de source.

Dario Castello (Dario Castello: In stil moderno – dans un style moderne, 1995) fut aussi un musicien particulièrement atypique dont on ne connaît que très peu de chose (on a perdu les traces de son existence au point que son identité reste hypothétique) mais dont la modernité frappe dès les premières notes, tant dans les envolées lyriques poignantes laissant où l’expression vocale s’exprime dans une pureté étourdissante que dans la rythmique disruptive et dansante de ses pièces instrumentales. Il alterne les styles avec un sens inné du contraste et du contrepoint, présageant presque des excentricités d’un Biber sur ses sonates Harmonia artificioso-ariosa. Lorsqu’elle est mutine, passionnée et passionnelle, la composition parvient plus que jamais à s’affranchir des conventions, de l’apparat, des règles qui auraient voulu l’enfermer. C’est l’individualité du créateur qui parvient à émerger. La voix exposée de la musique venant traduire celle de l’intime création.

Retour à la musique sacrée avec un disque intégralement consacré à Noël (Per il Santissimo Natale – Pour le très saint Noël, 1998) dans un éventail instrumental très large avec ses séraphins et ses bergers, soit dans le recueillement, soit dans la tradition des pastorales pleines de fantaisie, presque dansantes. On y trouve autant de magnifiques pièces expérimentales de Giovanni Picchi que de lancinants airs du génial Tarquinio Merula. Et toujours la voix de Monteverdi vient se rappeler finalement à nous (Jesu Redemptor omnium, Angelus ad pastores ait). Per il Santissimo Natale est un disque lumineux qui nous fait frôler les ailes des anges.

Il Canzoniere (1999) est intégralement consacré à la mise un musique des poèmes de Petrarque. Outre Monterverdi, on y trouve notamment les compositions de Riccio, India, Landi, Gagliano, Bassani, Merula, Peri, Rossi et Trabaci. Incontournable reste l’évocation de la mythique Laura, dont on ne sait plus très bien si elle exista vraiment, au-delà de l’amour idéal qu’elle incarnait. Merveilleux moments d’intense, émotion sublimés par la voix de Maria Cristina Kiehr qui nous transporte vers des hauteurs dépassant l’humain, l’apogée étant atteinte avec le Hor che’l ciel e la terra de Monteverdi.

Enfin, avec les Concerto Imperiale (2000), place à la musique de cour au service des Habsbourg, avec son art de l’apparat, de la solennité, de la mise en spectacle. Même si bon nombre de compositeurs tentent de s’en échapper, le regard collectif y semble plus présent guidant la mélodie vers un climat généralement plus apprêté et ornemental imposant le plus souvent gaité et légèreté. Les dédicaces à la famille impériale avec en particulier un Altri Canti Amor faisant l’éloge de Ferdinando III n’empêche pas Monteverdi de composer parmi ses plus beaux madrigaux (rappelons que la sublime Lamentation d’Ariane est tiré d’un recueil dédié à l’impératrice Eleonora). Comme le rappelle Jean Tubery, il est d’ailleurs tout à fait vraisemblable que Le Couronnement de Poppée offre à ce titre plusieurs niveaux de lecture. Concerto Imperiale est aussi remarquable musicalement qu’historiquement, dressant un éventail complet des musiciens qui gravitaient à l’époque autour de la cour, de Marco Antonio Ferrio à Massimiliano Neri en passant par Giovanni Battista Buonamente ou cet incroyable claveciniste et organiste aveugle qu’était Martino Pesenti Passamezzon auteur notamment de ce si enjoué « a due per soprano e basso » avec son basson, sa flute et ses notes de clavecin en cascade.

Ce fabuleux coffret de 7cd offre indubitablement 7h de bonheur absolu, comme un parfait portrait musical d’une époque portée par la variété et le génie parfois méconnu de ses artistes. Avec Monteverdi comme astre éternel.

Coffret 7 Cd édité par RICERCAR

 

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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