Nous vivons dans un monde merveilleux. Définitivement. Nous autres occidentaux s’entend. Nous autres repus de repas gras, de surinformations bien souvent nauséeuses sur le monde du dehors sans oublier la quantité industrielle de stimulations mercantiles que nous subissons du matin au soir. Cela a bien souvent du bon quoiqu’en disent les esprits chagrins qui ne sont définitivement pas des mélomanes. Ceux-ci en effet connaissent régulièrement la joie de découvrir des nouveautés musicales de fort belle tenue, sans quasiment que la source vienne à se tarir ou alors très ponctuellement. C’est là une des plus belles joies de nos autoroutes de l’information et de notre chère société de partage (ce n’est pas un hasard d’ailleurs si ceux qui la combattent sont parmi les défenseurs les plus acharnés de notre cher libéralisme, de Pascal Nègre à Eddy Mitchell). Oui, quel plaisir en effet de découvrir régulièrement un artiste ou même un simple album qui nous comble, nous touche et nous émeut.

Ce disque par exemple. Dire qu’il revient de loi est un doux euphémisme. Que peut-on attendre en 2007 en effet d’un effort solo de Nikki Sixx, bassiste/leader du groupe Motley Crue (j’en vois qui rigolent au fond) quand cet estimable groupe (et oui, tout de même) préfère briller de mille feux lors de concerts magistraux scellant leur reformation plutôt que de tenter l’aventure créative d’un « nouvel album » supposé évidemment prolonger le fil discographique de la plus belle des manières. Ce qui n’est finalement guère critiquable quand il est établi qu’on n’a finalement plus guère de choses à dire et cela depuis pas mal de temps (la discographie du groupe a tendance aujourd’hui comme énormément de groupes établis « sur le retour » à compter bien plus de best of et autres live que d’album studio) mais ce qui est nous autorise par là-même à ne pas trembler de fièvre à l’idée d’écouter prochainement un effort solo d’un membre d’un de ces groupes, fusse-t-il le plus attachant.

Ce disque pourtant. Sa matrice déjà. A l’heure où son acolyte Tommy Lee fait le zazou aux MTV Awards entre deux pathétiques émissions de téléréalité américaine, Nikki Sixx lui publie un livre « Heroin Diaries », journal intime racontant dans le détail et sans complaisance ni glamour sa sympathique année 1987, celle qui le vit mourir l’espace de quelques instants à la suite d’une overdose avant de replonger de pareille manière après une période de désintoxication effrénée. On peut y voir rien d’autre qu’un témoignage de plus sur l’addiction et ses travers pour une pauvre petit rock star toute malheureuse, on peut cependant signaler le regard profondément sincère de son auteur et la justesse de ses analyses, bien loin de l’éventuel glamour qu’on pourrait accoler au triptique mythique ‘Sex & drugs & rock’n’roll », bien loin aussi de la stupidité supposée du bonhomme.

Le livre en question

L’album qui nous occupe ici est en quelque sorte la bande originale du livre, un concept album composé spécifiquement pour ce travail et inspiré par les expériences narrées tout du long. On peut là-aussi craindre le pire, on a par exemple quelques souvenirs embarassés du passage de Nikki Sixx au chant sur un morceau de l’album « Generation Swine » de Motley Crue et on imagine instinctivement un disque boursouflé, pompeux voire même indigent.

On en est très loin. D’abord le disque ne sort pas sous le nom de Nikki Sixx mais celui de Sixx A.M, du nom du trio formé pour l’occasion et composé outre le héros de ces lignes d’un dénommé James Michael, musicien/producteur ayant sévi avec des artistes tels que les Scorpions, Hillary Duff ou encore Alanis Morrissette et de Dj Ashba, guitariste portant très mal son nom et ancien compagnon de route de Marylin Manson puis de son guitariste Johnny 5. Véritable projet collectif, le trio a pris à bras le corps le concept et les morceaux composés par Nikki Sixx pour y apporter sa propre sensibilité, le résultat étant franchement magistral.

Nous voilà en effet en présence d’un disque somptueux de rock moderne, tantôt abrasif ou introspectif sans jamais céder (ou rarement) à quelques facilités. Tout du long du disque la splendide voix posée de Nikki Sixx relate quelques souvenirs de cette douloureuse période, les sonorités qui l’accompagnent lui et James Michael (un chanteur surpuissant aussi bien dans le registre de l’émotion que dans celui de la colère) vont du hard rock d’aujourd’hui à de nombreuses parties de piano décharné. Les arrangements fourmillent de trouvailles et habillent magistralement les mélodies au gré de l’inspiration de quelques relents hip hop et/ou de quelques envolées de cordes.

L’album débute par une sorte de prélude « X-Mas in Hell » mêlant après une introduction doucereuse guitare oppressive et chorale enragée. Le disque se poursuit sur une power-balad (comme on dit) éblouissante, sans doute à mes yeux la meilleure chanson produite en cette année 2007, « Van Nuys », où des couplets mirifiques sur un lit de piano minimaliste s’accouplent avec un refrain énorme et agité. Le reste de l’album cumule « rock song » plus ou moins vénéneuses et power-balad princières ne ratant que rarement leur cible (« Accidents can happens » ou encore « Permission » ou l’impression d’entendre du très bon Nickelback ce qui n’a somme toute aucun intérêt).

Sur pas moins de la moitié du disque toutefois les chansons atteignent quelques sommets, on ne se lasse pas du refrain magique de « Courtesy call », de la construction bouleversante de « Girl with golden eyes », du sinueux « Dead’s man ballet », du riff incendiaire de « Heart failure », le reste étant déjà un tantinet plus dispensable. Qu’on ne se méprenne pas c’est déjà énorme. L’instrumental final d’ailleurs (« Life after death ») reprend le gimmick du début en une envolée céleste et clôt ce magnifique chapitre de la plus belle des manières.

On reste positivement surpris et charmé par cet album et on se prend à rêver à ce que serait son devenir si d’aventure quelques oreilles curieuses dépossédées de leurs préjugés et en matière de hard-rock (même si pour ce disque le terme est par trop restrictif) en général et en matière de Motley Crue en particulier (écouter un disque d’un gars qui mettait un collant rose il y a 20 ans ? Non merci) venaient à s’y intéresser. Ce disque est par ailleurs profondément estampillé Américain et plus encore Hollywoodien, tant dans le propos (raconter son addiction sans complaisance) que dans l’enveloppe (la musique ici est ultra-efficace, carré et directe, les refrains semblent taillés pour la plupart pour les stadiums ou plus encore pour les longs « ride » sur quelques highway de là-bas).

« Heroin diaries » ? La meilleur chose produite par Nikki Sixx depuis les deux premiers albums de Motley Crue, rien de moins. C’est à la fois très peu, une goutte d’eau dans l’océan musical actuel, et beaucoup, un des causes identifiées de la montée des eaux relevée sur la surface de la terre. Le monde est bleu, le monde est beau.

A propos de Bruno Piszorowicz

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