Serge Gainsbourg : un itinéraire bis en forme de Playlist (hommage)

Le nom de Serge Gainsbourg n’a jamais disparu des spotlights depuis sa disparition il y a maintenant plus de 17 ans mais il est revenu sous un faisceau encore plus puissant récemment via une grande rétrospective que lui consacre la Cité de la Musique de Paris : exposition et concerts événements, toute la large palette de ses talents y est mise en lumière.

Son inspiration, son influence bien sûr (puisqu’il est à la fois le Brel, le Brassens et peut-être le Ferré de notre génération) bien au-delà des limites de l’Hexagone (de Mike Patton à Mick Harvey, de Jarvis Cocker à John Zorn, du Japon à Brooklyn et partout ailleurs) en font un des artistes majeurs de notre culture populaire (du côté des arts mineurs pour reprendre sa terminologie).

Culturopoing adore Serge Gainsbourg, Culturopoing a souhaité rendre également hommage à ce grand monsieur et à le présenter sous un angle décalé, du moins du côté des coins de pièces mal éclairés d’une aussi belle œuvre. Cette playlist vous propose ainsi un parcours subjectif dans la carrière de Serge Gainsbourg et son impact, vous y trouverez quelques uns de ses trésors cachés (notre dada à nous), des superbes chansons écrites pour d’autres, des reprises enthousiasmantes de son répertoire mais aussi des chansons-hommage « à la manière de » et deux à trois petits bonbons-surprises pour rythmer la promenade.

Pas de Je t’aime moi non plus ici, pas même de Javanaise, pas de Jane Birkin non plus, pas de Paper tiger de Beck, pas de « I want to fuck you », non pas que ces moments-là ou ces personnes ne soient pas précieux et chers à notre mémoire collective (quoique Beck et l’épisode Whitney Houston, hein…) mais simplement a-t-on choisi les chemins de traverse d’une oeuvre riche et dense, unique en France comme peut-être ailleurs (on ne voit que David Bowie pour l’égaler, c’est dire).

Bonne promenade à toutes et à tous.

PREMIER ITINERAIRE : LES TRESORS MECONNUS DE GAINSBOURG

Gainsbourg période Rive Gauche avec l’amie Juliette

Chanson sur l’âpreté d’un travail aliénant et les joies de l’ivresse du soir et « des ardoises de rêverie ». Une des premières chansons de Gainsbourg, première époque donc, et un joli trésor caché, qui rend clairement hommage à la grande tradition de la chanson réaliste des années 20-30, celle de Damia ou Fréhel, qui l’avait beaucoup marqué enfant. On pense donc aussi logiquement au Pigalle des Lettres de l’autoroute, on a surtout des images plein la tête pour un texte et une musique au diapason d’un talent énorme qui vient simplement à l’époque d’ouvrir les vannes : L’Alcool de 1958.

En 1962, Gainsbarre était encore bien loin mais déjà, et en écho sophistiqué à la chanson L’Alcool, Serge Gainsbourg malmène plus encore son image de dandy précieux et hautain en une superbe musique jazzy à souhait (le grand Eddy Louiss à l’orgue, s’il vous plait, qui retrouvera plus tard Gainsbourg sur la BO de Manon 70) sur laquelle il est question d’éléphants et de marbre roses, de plastron de smoking et d’amour qui n’évoque plus grand chose : Intoxicated man.

Une guitare acoustique, une autre un peu derrière et la voix de Serge Gainsbourg, ses mots aussi. Voici La Chanson du forçat, chanson tirée de l’EP (un 4 titres) Vidocq, sorte de « bande originale » de ce feuilleton pour la télévision duquel Serge Gainsbourg composera les 4 titres : Chanson du forçat, La Complainte de Vidocq, Vidocq flash-back et La Chanson du forçat II. Une pièce de choix dans la carrière de Gainsbourg, un morceau qui sera par la suite repris (en une version bien metal et bien lourde) par le groupe Lofofora : La Chanson du forçat de 1966.

Elle fut chantée par ses géniteurs, les grands Léo Ferré et Jean-Roger Caussimon mais aussi par beaucoup d’autres, des Frères Jacques à Gianmaria Testa en passant par Sapho et tant d’autres. Les deux plus belles versions sont sans nul doute celle de Barbara et celle de notre Serge, là voici : Monsieur William en perfection pure de symbiose entre chanson de tradition française et l’esthétique pop.

SURPRISE 1
Gainsbourg en mode smoking dépareillé, verre de whisky à la main et paquet de Gitanes dans l’autre, entame une chanson emblématique d’un autre grand de la chanson française (à qui il dédiera la chanson
L’Aquoiboniste), qui a fortement contribué à impulser à sa souche traditionnelle un salvateur élan de modernité. Surprise 1 !!!

SECOND ITINERAIRE : LES CHANSONS ECRITES POUR D’AUTRES

Le swingin’ Paris a existé et Serge Gainsbourg en était son prophète. La preuve avec cette comédie musicale écrite en 1967 en collaboration avec Michel Colombier pour les arrangements, comédie musicale diffusée à la télévision française (à quand son édition dvd, au fait ?) et mettant en scène, outre Serge Gainsbourg lui-même, Jean-Claude Brialy et Anna Karina, alors à son sommet, mais aussi Marianne Faithfull. Il subsiste de ces 16 titres des splendeurs comme Sous le Soleil exactement, C’est la cristallisation comme dit Stendhal (Vincent Delerm peut aller se rhabiller), Un poison violent, qu’on retrouve ici par ailleurs dans une autre version, et ce sublime Ne dis rien, chanté par la divine Anna.

Un personnage méconnu mais profondément attachant et talentueux qui aura traversé les océans et les décennies au gré de ses arrangements pour d’autres (collaboration la plus emblématique avec Pierre Henry pour la Messe pour le temps présent et ses Psyché rock connus de tous en 1967, sans pour autant oublier son travail avec Barbara, Brigitte Fontaine ou encore ni plus ni moins que Madonna sur son album American life !) ou encore ses nombreuses musiques de films ou téléfilms (les films de Philippe Labro des années 70 en grande partie, le film de Jacques Demy Une chambre en ville ou encore sa superbe partition pour une adaptation iconoclaste des Onze mille verges, sans oublier carrément Prince pour la partition de Purple rain !!). Michel Colombier fut un précieux collaborateur de Serge Gainsbourg, époque swingin’ London et la partie pop orchestrée la plus fertile de la carrière du grand Serge (les violons de Initials B.B. c’est lui, Requiem pour un con aussi, la comédie musicale Anna également, tant d’autres encore – Elisa, etc.).

Il a sorti par ailleurs pas mal de disques sous son propre nom de compositions orchestrées souvent admirables, Wings en premier lieu où un certain Herb Alpert s’active et où un dénommé Paul Williams (le futur Swan du Phantom of the Paradise de Brian DePalma) y pose voix, piano et paroles. Un morceau tiré de cet album, Emmanuel, servira durant de nombreuses années de générique d’ouverture et de fermeture des programmes télévisés d’Antenne 2, rythmant de sa mélodie infernale les envolées mélancoliques des petits personnages de Jean-Michel Folon.

En 1969, Michel Colombier sort son premier album Capot pointu, une pure merveille de pop sixties puissamment orchestrées et très « pop » dans l’esprit (un morceau servira d’ailleurs de générique à l’émission emblématique de cet air du temps, Dim Dam Dom). Il fait appel à nombre d’amis pour venir chanter en sa compagnie sur ce disque, mais aussi à quelques plumes pour en écrire les textes avec lui. Citons par exemple Pierre Delanoé et bien entendu Serge Gainsbourg qui signe deux textes dont ce savoureux et improbable Turlututu capot pointu.

SURPRISE 2
Maxime Le Forestier en a rêvé, lui qui chuchota « C’est pas exprès qu’t’étais fasciste, parachutiste » sur son premier album, Serge Gainsbourg, lui, l’a fait. Quand les parachutistes s’invitent à un concert en uniforme et la chique au garde-à-vous, c’est à Strasbourg que ça se passe pour un « incident » resté comme un des éléments fondateurs de la légende Gainsbourg, rappelant aussi son rapport pour le moins ambigu à l’autorité, notamment militaire. Surprise 2 !!!!

TROISIEME ITINERAIRE : LES REPRISES DE GAINSBOURG

On l’avait vu actrice dans le second film de Jim Jarmusch, Stranger than Paradise, Eszter Balint a depuis développé une double carrière d’actrice, confidentielle (elle apparaît par exemple dans le film de Steve Buscemi Trees lounge), et de chanteuse, tout aussi confidentielle il est vrai, avec un premier album du nom de Flicker, sorti en 1998. L’année précédente elle avait participé au projet initié par John Zorn de disque hommage à Serge Gainsbourg dans le cadre de la collection Great Jewish Music éditée par son label Tzadik. Au milieu de la fine fleur de l’avant-garde new-yorkaise et mondiale (Marc Ribot, Anthony Coleman, Blonde Redhead, David Shea, Wayne Horvitz et autres Fred Frith), elle s’appropriait superbement l’un des meilleurs extraits de la comédie musicale Anna de 1967, l’âge d’or du swingin’ Paris initié par Gainsbourg lui-même et son casting royal (Anna Karina et Jean-Claude Brialy).Un poison violent, c’est ça l’amour.

L’un des morceaux les plus célèbres de Gainsbourg repris ici dans une version iconoclaste mais néanmoins superbe. Ou comment faire d’une chanson tendance rive-gauche parisienne la bande-son d’un Tokyo en mode J-Pop.Le Poinçonneur des Lilas.

Dans le dictionnaire du rock, à la définition du mot « sensualité », on trouve le nom de Jennifer Charles, la chanteuse du duo new-yorkais Elysian Fields, sans doute la plus belle preuve terrestre de l’existence de Dieu. Ce groupe, symbole même de la suavité monocorde et de la séduction fatale, participa également au projet de John Zorn décrit ci-haut. Il ouvre l’album de toute sa splendeur torride en élevant le déjà superbe Les amours perdues à des hauteurs inégalables.


SURPRISE 3
La sublime
Valse de Melody en une version alternative et mercantile, joli clin d’oeil pour finir cette rétrospective avec une des nombreuses activités parallèles de notre Gainsbourg vers la fin de sa vie. Surprise 3 !!!

QUATRIEME ITINERAIRE : « A LA MANIERE DE… »

On oublie peut-être (mais c’est de leur faute aussi) combien Les Charlots étaient de bons musiciens : ce fut le groupe accompagnateur d’Antoine, ce sont eux qui, avant de s’appeler les Charlots, étaient les musiciens de studio français les plus recherchés des années 60, ce fut aussi le seul groupe français en-dehors de Téléphone à avoir ouvert pour les Rolling Stones, quand même. Par la suite, en faisant carrière en tant que spécialistes des bidasseries côté cinéma et du du pastiche tendance coussin péteur côté musique, les Charlots se firent une place de choix dans le paysage de la variété pouët-pouët française.

De Elle a la bouche camembert (Marc Lavoine, si tu nous lis) jusqu’au mythique Apérobic (Véronique et Davina, bonjour), de Station Barbès (La Boîte de jazz de Jonasz, what else ?) au magnifique Paroles, paroles du duo Dalida/Delon ici proprement salopé, de L’Amour avec toê versant rural là-encore du tube de Polnareff à Jimi Hendrix et son Hey Max du nom du copain de comptoir du chanteur qui s’en va rejoindre sa Marie plutôt que de se taper encore un petit beaujolais (vous imaginez cette chanson et ses paroles « Hey Max, le Vietnam, la bombe, faut noyer tout ça », jouée au festival de Woodstock ?), on ne pourra pas dire qu’ils n’aient redoublé d’effort pour perpétuer la riante tradition des chansonniers moqueurs français (on en a oublié, des Dalton de Joe Dassin à Chagrin d’amour sans oublier leur Rap des villes, rap des champs tendance hip hop quand même – « Elle m’a dit bouge de là, j’y ai dit couche-toi là » -, on y reviendra peut-être un jour, soyez rassurés!).

Les Charlots ont parodié deux fois Serge Gainsbourg, la dernière fois avec un Il est plein sur l’air de No comment dont nous tairons ici pudiquement l’impact, la première fois en 1970 avec une parodie rurale et magistrale du plus grand tube de Gainsbourg Je t’aime moi non plus. Sois érotique.

En 2005 le duo anglais de musique électronique The Herbaliser, un groupe foisonnant et passionnant car aux confins de plusieurs genres musicaux et toujours inspiré, décide de rendre hommage à notre beau Serge national en s’inspirant musicalement de la matrice musicale de L’Histoire de Melody Nelson. D’abord travaillé avec le rapper Roots Manuva, le projet va ensuite s’aiguiller vers un chant et des paroles français eux aussi, c’est Philippe Katerine qui s’y colle pour un résultat en forme de magistral hommage appuyé et de rencontre fantasmée entre les deux chanteurs quelques jours avant la mort de Gainsbourg. Voici Serge.

Fin de la promenade !

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