Pagoda ou de la preuve par l’exemple des avantages de l’achat dit « à l’aveugle ». Si j’avais entendu préalablement parler en effet de ce groupe, est-ce que j’y serais allé de la somme rondelette de douze euros pour en acquérir l’album ? Car en apprenant a posteriori le patronyme du chanteur puis en refaisant ainsi une bonne partie de l’itinéraire de son background on fait ainsi vaciller le socle de nos préjugés et impressions premières. Une salutaire leçon de vie en un mot.

Car Pagoda, pour faire simple et court, c’est le groupe de Michael Pitt, vous savez, le Kurt Cobain du film « Last days » de Gus van Sant. N’ayant pas vu le film cela me fait une belle jambe (à vous aussi peut-être ?) mais j’ai tout de même en mémoire la brève vision d’un Michael Pitt cobainien en train de jouer au chanteur lors d’une soirée privée en plein festival de Cannes à l’époque justement de la sortie du film. Il y semblait chanter comme si une interview dans Vogue en dépendait devant un parterre de jeunes hommes bronzés en costume noire sur chemise ouverte et de jeunes femmes bronzées en robe et baskets de ville. Le genre de rock de poseurs quoi, du moins à première vue. Le genre donc qui aurait fait passer prestement son chemin.

Et pourtant. L’écoute du disque présent ravit les oreilles. Du rock agité et marqué par des rythmiques qui ignorent le sens du mot binaire, tout est dans la cassure en effet, la brisure, les ruptures. On pense fortement aux Young marble giants mais en beaucoup plus teigneux si vous voulez quelques idées du voisinage musical, un violon épileptique venant souvent semer le trouble dans ce rock atmosphérique à forte teneur épileptique histoire de singulariser un peu le tout.

Le premier morceau « Lesson learned » par son intro au violoncelle immédiatement brisée par un riff élastique et une voix bancale emporte de suite l’adhésion, un air qui rappelle une chanson du nom de « Karen » composée par les Go-Betweens au tout début de leur carrière, morceau qu’on a ici l’impression de voir repris en version beaucoup plus énergique ( ce qui ne veut dire ni hardcore ni emo-machin-bidule attention !). « Amego » nous fait faire des petits bonds partout sur le refrain, jubilatoire défoulement !! « Fetus » à sa suite sonne terriblement Nirvana époque In utero. « Voices » creuse un peu plus le sillon musical du groupe en le détournant l’espace d’une chanson vers une bluette opiacée mid-tempo à refrain exalté pour un résultat sensiblement curieux. La ballade « Death to birth » est belle à pleurer tant voix et violon, au bord de la rupture tous les deux, semblent en parfaite symbiose sur un lit de guitares acoustiques dressé avec rudesse. Le reste de l’album continue ensuite à mêler rock songs et morceaux plus alambiqués avec toujours cette sorte de sensation de bricolage et de work in progress éminemment sympathique. L’impression de voir un groupe en devenir en fait, agréable de prime abord mais encore perfectible et un peu foutraque.

Il est difficile toutefois de ne pas penser à l’ami Kurt Cobain sur quelques accès de rage chantée, il faut bien l’avouer. En même temps vu qu’on apprécie ladite voix et qu’on ne l’a pas écouté depuis bien longtemps (et oui) cela sonne finalement un peu rafraichissant. Notons toutefois pour faire taire les éventuels puristes égarés en ces lieux que le disque sort sur le label de Thurston Moore, guitariste de Sonic Youth. Pour faire dans l’euphémisme disons que c’est un gage de fiabilité en soi.

Définitivement un grand disque de rock élastique.

A propos de Bruno Piszorowicz

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