Our Broken Garden – "When Your Blackening Shows"

C’est le samedi soir, autour de 20h, enfin un peu avant. Tu lui as dit « à partir de 20h » en omettant de signaler qu’il était préférable de ne pas arriver trop tard, cela tombe sous le sens non pour un petit repas ?
La table basse qui te sert en temps normal de table à manger, fait belle figure sur cette moquette fraichement dépoussiérée : une bouteille de vin de l’épicier d’en-bas, une bouteille à 10 euros tu ne risques rien, deux gros verres pour le moment vides, ceux-là même que l’on remplit dans le meilleur des cas à moitié même si cela suffit toujours pour faire tourner la tête. Il y a là aussi des boules fromage et puis des morceaux de carottes crues (le saucisson cela aurait fait vraiment trop rustique même si meilleur avec le vin, tant pis). Tu es prêt, tu l’attends, elle va arriver, c’est ce soir.

Il faut une musique pour ces instants, une musique qui accompagne son entrée chez toi comme un garde-à-vous au millimètre de la Garde républicaine accompagne les pas des hautes autorités, une musique qui colle au tempo de ce samedi-soir, ni trop somnolent ni trop agité, du métronomique, du relief de traîne sans pics ni crevasses, une musique soyeuse et qui nous frôle presque sans toutefois coller et nous engluer, une pop vaporeuse, sophistiquée et soignée, chantée par une demoiselle en belle robe et joliment coiffée, une demoiselle dotée si possible d’une belle voix, une voix qui s’imprègne de cette musique pour rehausser l’ensemble vers le céleste.

La musique de Our Broken Garden par exemple, ces mélodies lentes noyautées par un orgue plaintif et sur laquelle une jeune femme gargarise ses textes avec une application qui semble tourner à l’obsession. Une bien belle pièce de 9 chansons qui forme un ensemble dans lequel il fait bon se lover, à deux de préférence. Une ambiance qui, comme la pochette, rappelle un petit peu le superbe duo entre Nick Cave et Kylie Minogue, cette superbe ballade « Where the wild roses grow », une proximité de ton même si la musique des danois est beaucoup plus sobre et épurée que les violonneries de l’australien à dégaine de Leningrad Cowboy. Un autre nom qui s’en vient à nous comme ça, subrepticement, c’est le groupe anglais Cousteau dans ses moments les plus sombres et les moins trompettées, même si c’est là une sirène danoise qui chante et non un ancien hooligan édenté.

Elle arrive, elle est superbe. Un rouge à lèvre presque violet et une robe moulante noire qui met en valeur sa jolie et menue silhouette. Te voilà beau. Le moment est comme parfait entre cette atmosphère doucereuse, cette musique câline et ce sourire en coin qu’elle te jette alors qu’elle s’assoit.

La musique de ce combo danois emmené par la chanteuse Anna Brønsted (un peu connue tout de même par les obsédés musicaux pour être pianiste/choriste des très bons Efterklang) est propice à la contemplation, le recueillement, l’oeil fermé et la pensée qui vagabonde. C’est là une belle pièce de mélancolie contemplative, une frange souvent usitée par nombre de musiciens aujourd’hui mais peu souvent avec ce degré d’élégance. Certes il peut ressortir de cette écoute (en plus d’une subite envie de se réécouter « Reign in blood » de Slayer) comme une impression de langueur monotone de par la relative proximité des morceaux et la délicatesse de la voix qui peut tomber dans le maniérisme pour certaines oreilles, il n’empêche que c’est là un disque parfait pour qui recherche douceur et ambiance grise-amère.

Le repas a fait long feu, quelques sushis achetés à la va-vite avec des tranches de saumon cru pour accompagner, deux menus E en fait mais chut. Le disque est toujours en mode repeat, il passe tout seul, coule tout seul, il aide à nous faire sentir l’un avec l’autre, comme un peu de colle entre deux allumettes.

La soirée avance maintenant, elle fatigue un peu, elle a retiré ses chaussures pour mieux s’allonger sur le canapé et posé sa tête sur ta cuisse, tu es un peu serré mais tu ne dis rien, surtout pas. Tu la regardes, c’est un joli moment. Tu sais parfaitement que la demoiselle porte au naturel bien plus souvent jean rapiécé et baskets de ville que cette superbe robe moulante, tu sais bien aussi évidemment que ton appartement est bien plus souvent éclairé à la forte lumière blanche du plafond plutôt qu’avec l’abat-jour orangé et les trois grosses bougies,

il n’empêche,

C’est un joli ensemble qui va bien en ce jour et en cette heure, un bel écrin pour deviser autour, une parfaite bande-originale de soirée feutrée et finement sexuée. Nous l’appellerons Anna pour nous souvenir, c’est un joli nom

pour un chat.

A propos de Bruno Piszorowicz

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