Orlando di Lasso – "Magnum Opus Musicum" – La Fenice (Ricercar)

Orlando di Lasso, ou encore Roland de Lassus de par chez nous, est une star de la Renaissance, et de l’école franco-flamande en particulier, dont il fit briller les derniers feux. Né en Flandres, il fit aussi bien carrière à Rome qu’à Munich, tant dans le répertoire sacré que dans le profane, en latin comme en français, en italien comme en allemand. Son œuvre, qui fut aussi bien appréciée par la Cour et l’Episcopat que par le public populaire, par delà sa profusion, son abondance, sa diversité[1], dans les messes et les motets, les madrigaux et les chansons, révèle toujours l’apport majeur du musicien : la mobilisation de toutes les techniques de l’écriture contrapuntique au profit de l’expressivité et du texte. Tout, chez Lassus, est guidé par ce souci du verbe, et la forme, la structure, se plient à la parole. D’où les ruptures de ton, de rythme et d’ordonnance, qui font souvent le prix de ses œuvres.

 
Celles que le toulousain Jean Tubéry, fondateur de La Fenice, a réunies dans ce disque sont issues d’une vaste compilation de motets[2] composés par le « Prince de la Musique », éditée par ses deux fils en 1604, après sa mort, aux toutes premières heures du baroque : le Magnum Opus Musicum, grand œuvre musical. Si le titre peut faire penser à l’alchimie, c’est bien dans l’unification des contraires, dans la réunion de thèmes a priori éloignés que réside l’intérêt du recueil. Le Magnum Opus cache sous son titre grandiloquent une variété de pièces, parfois très pittoresques, classées selon le nombre de voix (de trois à six), dans lesquelles l’interprète peut piocher avec bonheur ce qu’il veut comme en un chapeau magique, ou plutôt une cornucopia, une corne d’abondance, pour utiliser une image plus fidèle et plus chère à la Renaissance.
 
Et c’est ainsi que fit Tubéry, agençant dans son programme des motets sur la musique (Quid trepidas, In quoscunque locos) ; la mort et la vanité du monde (Pulvis et umbra sumus) ; le vin et la fête (Fertur in conviviis, truculent, Hispanum ad coenam, comique, Nunc gaudere licet, et son texte digne du Week-end de Lorie) ; le mariage (Qui regit astra) ; Marie, la sœur de Lazare (Lauda, mater Ecclesia) ; le bêtise de l’Homme (Bestia stultus homo, à la fois burlesque et philosophique) ; la beauté de la femme (Quam pulchra es, érotique, magnifique et introduit par un superbe instrumental) ; mais aussi sa perfidie (Non des mulieri, vif et virtuose, mimant les cris de la mégère) ; le Connais-toi toi-même socratique (Homo cum in honore, où la maxime est répétée par chaque voix comme un impératif) ; encore le vin (Luxuriosa res vinum, extatique et excité) ; toujours le vin (Ad primum morsum) ; et enfin la mort, qui mettra fin à la fête, à la musique, au rire (In hora ultima, recueilli, presque religieux, puis virevoltant). Bref, on saute du coq à l’âne et l’on suit, comme l’indique le sous-titre du disque, les « humeurs d’Orlande », c’est-à-dire une conversation de café musicale à la fois cultivée et ingénieuse ! On y trouve même une dédicace aux nobles patrons de Lassus, et de purs jeux musicaux, l’un sur Ut-ré-mi-fa-sol-la (Ut queant laxis, où chaque début de vers de l’hymne grégorien à Saint-Jean, selon la tradition issue de Guido d’Arezzo, donne les notes de la gamme, énoncées ici par l’un des chanteurs), l’autre sur Super flamina Babylonis, le fameux psaume repris il y a quelques années encore par Boney M[3], que Lassus découpe ici syllabe par syllabe et mot par mot, créant un effet à la fois subtil et loufoque, sur ce texte évoquant la peine de l’exil…
 
Tubéry entrelarde les vingt motets de quelques intermèdes instrumentaux, cantiones de toute beauté, un peu trop rares malheureusement, tant elles permettent de ménager des pauses, et surtout d’admirer l’instrumentarium génial dont La Fenice s’est fait le porte-flambeau : au premier chef le cornet à bouquin, à la voix claire, dont le chef est l’un des grands virtuoses, mais aussi les saqueboutes, ancêtres du trombone, dont l’éclat évoque tant la noblesse. On n’oubliera pas la douceur des flûtes à bec, l’orgue, le virginal, et la profondeur de l’archiluth, instruments dont on retrouve ici certains éminents représentants (Jean-Marc Aymes, Matthias Spaeter). S’ils se marient parfaitement aux solistes (beauté de l’union cornet et soprano dans Qui regit astra, pointillisme habile des voix et de l’archiluth dans Super flumina), l’effet est moins réussi sur les pièces réunissant les instruments et l’ensemble des chanteurs du Chœur de Namur, les premiers un peu étouffés, les seconds manquant parfois de cohésion dans l’intonation, ce qui est peut-être dû à la prise de son. On aimerait aussi un peu plus de prises de risque de la part du chœur, parfois trop timide face aux enjeux du texte, en tout cas assez éloigné de l’esthétique de l’Ensemble Clément Janequin, déjà entendu dans Lassus.
 
Néanmoins, cette parution explore un répertoire jouissif et amusant, encore mal représenté au disque, avec une verve globalement satisfaisante et un talent indéniable.

Orlando di Lasso (1532-1594) – Magnum Opus Musicum – Choeur de Chambre de Namur, La Fenice, Jean Tubéry. Edité par Ricercar



[1] Plus de 2000 œuvres !
[2] Rappelons qu’étymologiquement, le motet, petite pièce polyphonique en latin, veut dire le petit mot, signe là encore d’une musique guidée par la parole.
[3] Oui, c’est bien le fameux By the rivers of
Babylon
 

A propos de Jean-François Meira

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