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Pour la sortie de son dernier opus : The Iceberg

En grec ancien le préfixe « Od » signifie à la fois le chant, mais aussi la route, comme celle de l’exode. L’exode est un des épisodes commun aux trois religions du Livre, le Judaïsme, l’Islam et le Christianisme. Amir Mohamed el Khalifa est le véritable nom d’un artiste majeur de la musique indépendante actuelle qui a choisi comme nom de scène un peu commode et comme ode : Oddisee.
Odd qui en anglais veut dire étrange, bizarre
« I see », je vois.

L’odomètre[1] mesurant les 100 pas des odalisques, voyageant par procuration à travers les odeurs de leur prison, c’est tout d’abord en producteur de ses propres compositions qu’Oddisee se fait connaitre :

Est-ce un détail ? Non. Amir Mohamed el Khalifa est né à Washington DC le 24 février 1985 d’un père Soudanais et d’une mère Afro-Américaine. Vraisemblablement d’une importance majeure dans la construction de cet artiste, c’est la réconciliation charnelle et spirituelle[2] des deux principales théologies belligérantes, dans un seul et même amour universel. Et cela dans la capitale politique de la plus grande puissance mondiale.
Oddisee est un artiste passionnant à plus d’un titre. D’abord parce qu’il compose de la bonne musique. Ensuite parce qu’il écrit des paroles dont la césure rythmique colle parfaitement à ses créations. Killing Time, oui. Murder is it a crime ? Ou on tue juste le temps…..?

Le flow d’Oddisee (son phrasé vocal) épouse parfaitement la musique qui l’accompagne, normal c’est lui qui l’a produit.
12 albums studio, 3 albums collaboratifs, 9 mix tapes un perpétuel renouvellement dans une intégrité artistique irréprochable. Quand d’autres cherchent toujours l’inspiration.

Oddisee[3] : « Dans ma musique, instrumentale ou vocale, j’observe le monde. Je l’ai toujours fait, depuis que je suis gamin. Ce que j’observe, je l’absorbe dans ma musique, que ce soit dans le son ou les paroles d’ailleurs. Les gens entendent ce qu’ils voient. Je veux continuer cette observation du monde à travers ma musique. Et je veux continuer cette narration d’un rap qui observe les épreuves et les tribulations de la vie, entre les hauts et les bas des conflits économiques, l’amour, les relations humaines, tout cela du point de vue du simple observateur. Je pose les faits sur la table comme je les vois, et laisse les gens se poser leurs propres questions et construire leur propre réponse. C’est devenu le point principal de ma musique. »

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Chez Oddisee la musique est d’abord une histoire de famille. Ce sont ses cousins qui le projettent dans la musique en ramenant les sons du moment de New-York, où ils se rendent régulièrement. Puis il commence par le rap avec Sean Born, un jeune comme lui qu’il rencontre au réfectoire de son école. C’est en le voyant faire des beats qu’il tombe amoureux de la production. Mais c’est en 2002 qu’Oddisee débute vraiment sa carrière  avec le premier morceau pour lequel il gagne de l’argent. Il fait alors parti du Low Budget Crew, rencontre le petit frère du mythique Dj producteur Pete Rock, et l’histoire est lancée.

Washington D.C. est la ville d’Oddisee. Une ville qui tient dans ses rangs les plus grandes fortunes Afro-Américaines du pays, mais aussi la ville où l’écart entre les plus riches et les plus pauvres est le plus grand. La ville où le clochard qui dort sur un carton dans la rue près des poubelles est noir, et où celui qui posait alors ces fesses dans le fauteuil de la maison blanche était noir aussi.

C’est ce qui va forger la vision poétique et politique du jeune artiste. Témoin, observateur, libre haut parleur, il va construire avec finesse et intelligence une œuvre, comme autant de tomes d’une saga littéraire.

Au début de ce morceau étendard qu’est Own Appeal par exemple. Oddisee parle de son travail : l’aspect principal de ses compositions tourne autour de ses voyages. Il écrit toutes ces paroles dehors. Dans toutes les villes où il se rend, il installe son studio dans son hôtel, il prend des notes, enregistre des sons et commence leur restitution.

La musique peut alors se mélanger aux mots, comme le lierre à la pierre… :

This so real, not knowing what’s ahead but I’ll go there still
Living in the moment got a hopeless feel but the feeling in itself got it’s own appeal
But I know, I’m attracted to the lights in the distance
The closer that I get and the brighter my wish gets
Excited by the risk and the chances I’m taking
Not sure what I’m putting my faith in but I’ll be allright[4]

Ce n’est ni plus ni moins ce qu’il met en scène dans un album étonnant de 2010, Traveling Man, album instrumental, les titres de pistes parlent d’eux-mêmes : Goodbye DC, NYC, Paris, Miami, London, Khartoum, Sao Paulo, Tokyo , Lagos….un tour du monde urbain….

Pour ma part c’est l’année d’après que je tombe sur un morceau de l’artiste qui m’est alors totalement inconnu. Dès les premières notes je ne sais plus ce que j’entends….je pense à un groupe entier tant la composition est riche que je ne peux imaginer l’œuvre d’un seul. La complexité rythmique d’abord et l’extraordinaire mille feuilles mélodiques et les nappes sonores qui font d’Oddisee le Jean Anthelme Brillat-Savarin de la musique actuelle… (Pause, huées du public, reprise de la lecture…).
Si le troisième et le quatrième temps vont souvent de paire  et qu’ici on soit bien dans une mesure à quatre temps, l’ambigüité rythmique explose dans le déluge de son et fait perdre la notion du temps….
Si l’anglais MF Doom s’est imposé comme LE producteur de musique hip hop, il peut dorénavant aller en cure thermale….

Un nouveau vent musical s’était levé. Je finirais de tomber à la renverse sous son souffle avec from PG[5] toujours dans Odd Seasons. Le sample utilisé n’est autre que celui d’un des plus beaux morceaux de funk de tous les temps, le divin Memphis Sunrise du légendaire groupe de Funk, Barkeys. Fermez les yeux, les premiers rayons de soleil réveillent d’abord les oiseaux tandis que la ville reprend ses esprits. Et tout s’enchaîne jusqu’aux voix… you like that… ? Non on adore ça…

I’m so independent, I do my own thing
I am not a concept, I’m my own dream
I am not a record label’s idea

Il est vrai que si on écoute les paroles, Oddisee énonce clairement ce qu’il fait et comment il le fait.

The Iceberg est le dernier album que livre Oddisee. Son auteur construit tous ces albums de la même manière. En premier lieu, un concept et un titre. Oddisee compose alors 12 instrumentaux. Après avoir écrit les paroles, toujours dans l’ordre, il enregistre un par un les morceaux, ce qui renforce selon lui le principe narratif. Car chez Oddisee c’est toujours l’histoire qui est importante. Jamais dans l’harangue, le rappeur de DC est bien plus dans l’échange avec lui-même ou un ami. Comme en témoigne ce clip de 2011, qui pourrait illustrer la façon de s’adresser à son public.

Mais revenons à The Iceberg, l’album le plus politique et « en colère » que signe l’artiste.
Ce sont les trompettes qui en ouvrent les pistes, comme celles de l’antique Jéricho, pour en faire s’écrouler les murs de la ville.
Un début, un milieu et une fin.

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La colère que l’artiste transpose dans ses créations tient à la disparition de l’esprit critique selon lui. L’absence progressive de toutes analyses différentielles, de toutes mises en perspectives historiques ainsi que la disparition de la pensée objective. Un monde où les passions l’emportent sur la raison.  Comme si, il le dit lui-même, personne ne voulait plus réfléchir. Ses chansons deviennent de véritables manuels d’auto défense et construction intellectuelle. Build by pictures où comment nager sans boire la tasse des images conditionnées. Hold It Back, May I never meet the people I’m inspired by, and find out that they’re really, really fake or they just kind of lied...[6], pour lequel la prose d’Oddisee pourrait se ranger derrière la pensée critique d’un Ludwig Wittgenstein pour qui la philosophie consiste à enseigner à la mouche comment sortir du piège à mouche.

My expectations- too high
I’d rather die
Than be complacent with the way that it goes
Apathy is a disease and we’re just steady sharing needles
Unaffected people carry evil [7]

L’album se clot sur la ligne de basse de Right & Wrong qui louche furieusement vers Sly and The Family Stone et l’époustouflant If you Want me To stay.

Ulysse quand il rentra à Ithaque était méconnaissable. Tellement d’années et d’épreuves l’avaient enlevées à Pénélope, son aimée. Elle avait imposé une épreuve à tous ses prétendants, tirer une flèche avec l’arc d’Ulysse qu’il était le seul à pouvoir bander. Personne n’y était parvenu, l’arc était toujours accroché au mur, Argos, le chien d’Ulysse attendant à ses pieds le retour de son maître. Quand un inconnu, presqu’un pouilleux mendiant s’annonça comme étant Ulysse, le chien qui le vit le premier mourut sous l’émotion. Puis le vagabond supposé Ulysse pris l’arc et tira une flèche, ce que personne n’avait jamais pu faire. Mais Pénélope était sur ses gardes et tendit un piège à cet étranger qui prétendait être Ulysse. Elle lui dit : « Ulysse tu dois être fatigué de tant d’aventure, veux tu que je fasse descendre notre lit pour que tu puisses te reposer ici, sans monter les escaliers ? »
Ulysse regarda sa femme, celle pour qui il avait déjoué tant de pièges, de monstres et de périls, il la regarda avec le sourire d’un amour franc et sincère. « Pénélope, ma femme, c’est très aimable et plein d’attentions de ta part. Cependant, ne te souviens-tu pas qu’un des pieds de notre lit est fait d’un sarment de vigne planté à même la terre de la terrasse de notre demeure…. ? »
Ce détail, seul Ulysse pouvait le savoir, c’est lui qui avait voulu que le lit de son couple soit ainsi, enraciné dans l’écorce terrestre, puissante et solide comme cette planète.
La terre promise était là, devant ses yeux, elle avait un nom et un sourire…..l’Odyssée était terminée.

 

Merci à Pierre Lordet du groupe Asylon


Oddisee en concert : le 31 Mars à Cully en Suisse

http://www.cullyjazz.ch/2017/programmation/evenement/next-step-310317/oddisee-good-compny-beneath-the-surface-tour/1490911200/

L’album The Iceberg d’oddisee : https://daily.bandcamp.com/2017/02/24/oddisee-the-iceberg-album-review/


[1] Instrument qui permet de mesurer le chemin que fait un piéton en un temps donnée.

[2] Comme si l’un pouvait aller sans l’autre…..

[3] Interview parue sur http://www.passionweiss.com/

[4] C’est tellement réel, je ne sais pas ce qui m’attend mais j’y vais quand même
Vivre dans l’instant me procure un sentiment de désespoir mais ce sentiment à son propre attrait
Mais je sais, que je suis attiré par ces lumières au loin
Plus je m’en approche plus mon désir est vif
Attiré par les risques et les chances que je prends
Je ne sais pas trop en quoi je place ma confiance mais je sais que tout va bien se passer

[5] Parental guidance

[6] Que je ne rencontre jamais les personnes qui m’inspirent pour me réaliser qu’elles sont fausses ou qu’elles soient un genre de mensonge…

[7] Mes attentes – trop élevées
Je préférerais mourir
Plutôt qu’être  complaisant avec la façon dont vont les choses
L’apathie est une maladie et nous partageons régulièrement les aiguilles
Les personnes non affectées portent le mal

 

A propos de Vasken Koutoudjian

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