"Nos stars célèbrent le jazz" – Compilation

Les bons festivals musicaux d’été, ça n’est pas ça qui manque : les gros, les petits, les proches, les lointains, les autofinancés, les archisubventionnés, les éclectiques fourre-tout, les ultrapointus…
De l’avis général des chanceux qui le connaissent, le Montréal Jazz Festival est l’un des meilleurs, de par sa programmation et l’accueil légendaire de nos chers cousins québécois (selon la formule consacrée… tout ça parce que leur accent nous fait bien marrer, oui). Cette année, on fêtait (jusqu’au 12 juillet dernier) le 30ème anniversaire du MJF et comme il n’y a manifestement pas que les Français qui soient portés sur les commémorations, les Canadiens y sont allés de leur cd compilatoire hommage. Et c’est là que la chose devient problématique…

Faisant peu de cas de quelques splendeurs passées signées Charlebois ou Beau Dommage, la notion de "musique québécoise" provoque généralement, au mieux l’hilarité, au pire l’effroi (quand ce ne sont pas les deux en même temps), du mélomane de bon goût. Céline Dion, Garou, Isabelle Boulay, pensez donc ! Eh bien, respirez un grand coup, ces trois-là (et quelques autres moins matraqués sur nos ondes) sont présents sur la rondelle présentement chroniquée (pour parler comme un commentateur de hockey). Et, attendez, vous n’avez pas lu le pire : il s’agit là d’un bon disque de jazz !

Comme disait George Michael (qui parlait en connaissance de cause), listen without prejudice…
Bon, attention, on ne va pas non plus vous survendre le truc. On est en présence d’un disque de jazz vocal tout ce qu’il y a de plus classique et pas dérangeant pour deux sous. Mais tout ça n’empêche pas que des légions de Lisa Ekhdal, Diana Krall, Stacey Kent, Melody Gardot, Norah Jones, Madeleine Peyroux, etc., soient, le plus souvent justement, célébrées même par les chroniqueurs pointus (pas plus loin qu’ici même, d’ailleurs).

Alors, pour votre gouverne, Stéphanie Lapointe, c'est elle
Alors, pour votre gouverne, Stéphanie Lapointe, c’est elle

La plus grande surprise de ce disque, et sa principale qualité, c’est l’apparente modestie du propos, et donc de ses interprètes, majoritairement davantage présents ici pour servir des standards généralement magnifiques à la base, que pour se servir de chansons pouvant leur garantir un surcroît de "crédibilité" artistique, dont, compte tenu du nombre de disques qu’ils vendent, ils n’ont probablement que foutre, de toute façon. Il y a bien, malgré tout, quelques dérapages, voire quelques franchissements de ligne blanche avérés.
Ainsi un Georgia on my Mind en clôture, plus beuglé que chanté, dont on préfère oublier l’interprète, qui, dans un sens, nous rassure : l’espace d’un disque, on s’est demandé si le Québec n’avait pas été la première victime d’une méga dérive des continents…
Eric Lapointe (à ne pas confondre avec Pierre, mais Lapointe est probablement le Martin québécois) nous livre également un assez pénible Fever, qui se rêve Tom Waits et se réveille Arno. Ça n’était pourtant pas forcément une mauvaise idée de "saloper" le sublime classique de Cooley & Davenport ; il aurait juste fallu le chanter un peu mieux.
Pas foncièrement inécoutables mais sans grand intérêt ceux qui marchent un peu trop dans les pas des grands anciens, tels Ginette Reno et son The Lady Is a Tramp (pas facile de scatter comme Ella, hein…) ou Garou, qui singe à la fois Bobby Darin, Tony Bennett ou Armstrong, tous nommément cités, d’ailleurs, sur Mack the Knife (bah, tant qu’il ne sonne pas comme Garou…).

Et il y a de vraies jolies surprises, même si, bien sûr, aucune des versions livrées ici ne peut réellement rivaliser avec les plus belles interprétations historiques des standards revisités. Passer après Chet Baker pour reprendre My Funny Valentine comme le fait Michel Rivard (un des Beau Dommage) est une gageure, mais la fragilité de son chant épouse bien le propos de la chanson. Daniel Lavoie (oui, l’un des coupables de Notre-Dame de Paris, je sais tout ça…) revisite un standard moins fréquenté, le très beau Send in the Clowns, de Stephen Sondheim, mais la version définitive a été enregistrée il y a plus de vingt ans par Van Morrison sur le sublime Live at Ronnie Scott’s de Chet Baker (si vous ne deviez avoir qu’un seul disque de Chet, faites que ce soit celui-ci !).

Les inconnues Marie-Mai et Stéphanie Lapointe (oui, encore une) livrent deux jolies versions d’I’ve Got a Crush on You et At last, qui évoquent deux interprètes qui situent assez bien le niveau "smooth jazz" de l’ensemble : Crystal Gayle, inoubliable sur la BO du One from the Heart de Coppola sur les compositions de Tom Waits (disque d’île déserte, on vous l’a déjà dit) et la Michelle Pfeiffer sensuelle en diable de The Fabulous Baker Boys.
Passons sur la version manouche de Petite fleur, la seule chantée en français de l’album, mi Fersen, mi Dutronc (Thomas, hélas), de Jean Leloup (pas très bien chantée elle non plus), sinon pour rappeler que l’auteur du tube à combustion forcément rapide 1990 est aussi (on le sait moins) l’un des collaborateurs du collectif foutraque Bran Van 3000, un peu oublié depuis le séminal single Drinking in LA de 1997 mais encore auteur il y a deux ans d’un Rosé aussi inégal que sympathique.

Et Marie-Mai (Bouchard !), c'est elle (manifestement, la styliste locale Avril Lavigne fait des ravages au Canada...)
Et Marie-Mai (Bouchard !), c’est elle (manifestement, la styliste locale Avril Lavigne fait des ravages au Canada…)

Les vraies bonnes surprises viennent d’un très beau Crazy, tout en retenue (oui, oui !), signé Isabelle Boulay, qui ne fait honte ni à Patsy Cline, son immortelle interprète, ni à Willie Nelson, son créateur. Mais aussi d’un Someone to Watch over Me très "camélia-jordanesque" d’une Cœur de Pirate aussi agaçante sur la longueur de son récent et remarqué premier album que touchante ici.

Bon, c’est bien gentil, tout ça, mais Céline Dion, alors ? A son échelle, elle s’attaque assez sobrement au beau Nature Boy, plus Barbra Streisand que jamais (avec les avantages et inconvénients que vous en déduirez vous-mêmes), mais bon, s’t’sais, Céline, c’est Céline, hein, peut pô s’impaîcher d’pousser sa voîx, aussi ! Il y a donc quelques vocalises assez pénibles mais rien qui ne mérite l’indignation.

Au total, une curiosité, certes, probablement assez introuvable en France (mais qu’est-ce qu’il vient nous emmerder avec, alors ?!?), mais bien sympathique et redorant un blason provincial sérieusement terni depuis toutes ces années d’acouphènes.

Allez, vous allez juger Céline sur pièce, après tout ! Son Nature Boy n’a en fait pas été enregistré pour cette compilation mais date de son album A New Day Has Come de 2002 (j’avoue que l’info m’avait échappé, je tâcherai d’être plus vigilant à l’avenir…). Jusqu’au pont musical, ça va, après, mmmhhh…

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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