Longtemps, très longtemps (est-on d’ailleurs bien sûr qu’il faille vraiment utiliser le passé ?), Dave Brubeck n’a pas été loin d’être un paria pour les "vrais" amateurs de jazz (ou plus exactement, ceux qui se définissent comme tels).. Pensez donc : blanc, pas glamour pour un sou (alors que Chet Baker, à la même époque, hein…) et, surtout, bénéficiant d’un succès commercial absolument inouï pour un musicien de jazz, puisque son plus fameux album, Time Out, fut le premier album de jazz à dépasser le million d’exemplaires vendus et atteignit carrément la deuxième place du Billboard en 1961 dans la catégorie, honnie, des albums pop ! Et, pour les puristes français de jazz, si l’on ajoute que les plus célèbres compositions du Dave Brubeck Quartet (Take Five, Blue Rondo a la Turk, Three to Get Ready) furent reprises par Claude Nougaro (1) (passe encore), mais aussi par… Richard Anthony (2), c’en est trop. Avec le sens de la formule qui le caractérisait souvent quand il parlait de jazz (et il en parlait beaucoup), Boris Vian forçait à peine le trait lorsqu’il qualifiait le pianiste américain d’"incroyable sous-merde".

Pour beaucoup, Dave Brubeck est donc l’archétype du musicien jazz préféré de ceux qui n’aiment pas le jazz et Time Out le seul album de "jazz" des discothèques de ceux qui n’y connaissent rien. Ce qui n’est pas totalement faux mais évidemment terriblement réducteur.

 

Dave Brubeck
 
Mais si le Dave Brubeck Quartet a connu une telle popularité excédant de beaucoup le cercle des amateurs de jazz, c’est aussi qu’il y avait des raisons objectives à cela. Si le quartet, composé de Paul Desmond au saxophone (dont l’importance fut évidemment considérable et qui fut d’ailleurs le compositeur, entre autres, de Take Five), d’Eugene Wright à la contrebasse (seul musicien noir du quartet original, à une époque où la mixité ethnique était loin d’être une évidence aux Etats-Unis) et Joe Morello à la batterie, fut créé au tout début des années 1950, c’est donc plutôt à la fin de cette décennie qu’il atteint vraiment la célébrité. Soit en pleine époque de la modernité triomphante : celle d’un essor technologique sans précédent (mais qui n’était rien par rapport à ce qui allait suivre), celle des années Kennedy et de sa "nouvelle frontière" (3), celle, enfin, de la modernité en art (Further Time Out, la "suite" de Time Out, arborait un tableau de Miró en guide de pochette). Un peu à l’instar d’un autre quartet ne dédaignant pas à intellectualiser le jazz et à le tirer vers les rives de la musique contemporaine, le Modern Jazz Quarter de John Lewis et Milt Jackson, le DBQ contribua à modifier la perception que beaucoup avait à l’époque de cette musique. Et à convaincre aussi beaucoup de Blancs à s’y intéresser, ce qui n’était pas une tare, loin de là.
 
Dave Brubeck (à gauche) et son fameux quartet : Paul Desmond, Joe Morello et Eugene Wright, de gauche à droite
Dave Brubeck (à gauche) et son fameux quartet : Paul Desmond, Joe Morello et Eugene Wright, de gauche à droite
 
S’il était aussi par ailleurs un excellent interprète de standards, Dave Brubeck n’était d’ailleurs pas seulement un jazzman. Ancien élève de Darius Milhaud (comme des compositeurs aussi divers que Philip Glass, Steve Reich ou… Burt Bacharach), il composa plus tard des musiques de ballet, des oratorios, des cantates et même une messe (ce qui n’aurait sans doute pas arrangé son aura auprès de Boris Vian si l’écrivain avait vécu assez longtemps…). Pour rester dans le domaine du jazz, sa plus grande innovation aura été l’introduction du tempo 5/4, jusqu’alors réservé à d’autres styles de musique, notamment souvent utilisé dans les musiques de l’Europe orientale. Cette innovation fera quelques émules auprès d’autres jazzmen, comme Don Ellis et surtout Lalo Schifrin, qui l’adoptera pour un autre thème célébrissime, celui de Mission : Impossible.
Si le Dave Brubeck Quartet aura continué à jouer jusqu’à la mort de son créateur (et peut-être au-delà ?), en intégrant même ses propres fils, Chris et Darius (inutile de préciser d’où lui venait son prénom…), il est évident que la mort de Paul Desmond, en 1977, puis le départ d’Eugene Wright et Joe Morello (décédé en mars 2011), aura considérablement diminué son importance dans le paysage du jazz contemporain. Mais l’œuvre passée de Brubeck lui aura valu tous les honneurs, y compris ceux de se produire à plusieurs reprises devant les "grands de ce monde" (Reagan, Gorbatchev…), ce qui ne constitue pas forcément le meilleur label de crédibilité aux yeux de ceux qui ont continué à minimiser son importance.
Malade du cœur depuis quelques années, Dave Brubeck est décédé le 5 décembre 2012, à la veille de son 92ème anniversaire.
 
 
(1) A bout de souffle (pour Blue Rondo a la Turk) et Le Jazz et la java (pour Three to Get Ready).
(2) Ne boude pas (pour Take Five).
(3) New Frontier, l’admirable chanson de Donald Fagen sur son album The Nighfly, en 1982, exprime sans doute mieux qu’aucune autre le climat de ces années-là. Et cela n’a rien d’un hasard si elle fait justement référence au jazzman en ces termes : "I hear you’re mad about Brubeck / I like you eyes I like him too / He’s an artist a pioneer / We’ve got to have some music on the new frontier".
 
 

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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