Matt Elliott – "Howling songs"

Après « Failing Songs » et « Drinking songs » voici « The howling songs », troisième album du musicien anglais Matt Elliott, du moins sous son propre nom puisque les amateurs de musique électronique profonde et hantée connaissent sans doute son premier projet « Third Eye Fundation ». Le troisième et dernier volet d’une trilogie donc, une même unité de temps en effet (vent faible ou fort selon les opus sur une pluie fine), de lieu (quelque part entre le canapé de notre auteur/compositeur/interprète et les paysage de Bohème) et d’inaction (musique immobile, comme figée presque avec néanmoins une bouleversante et implacable force émotionnelle).Une unité graphique aussi avec des (superbes) pochettes éclairant (façon de parler) avec justesse leur contenu.

Alors, ce disque, un simple troisième calque d’un même dessein noir et gris ? Oui et non. La musique est toujours aussi sombre en effet et un sentiment immédiat de familiarité saisira l’auditeur s’il connait les deux albums précédents de Matt Elliott mais on devine au fil du disque un coté plus apaisé, plus aéré peut-être même si le caractère claustrophobe de cette musique est toujours aussi fort (disons alors qu’on a simplement ouvert une fenêtre de la chambre du mort, et tant pis s’il pleut).

Pour ceux par contre qui ne connaissent pas cet oiseau (de mauvaise augure), deux options (complémentaires et non segmentantes) s’offrent à lui pour se faire une (autre) idée (noire) de ce qui l’attend ici : Lire la chronique des albums précédents de notre corbeau anglais et/ou Découvrir le tracklisting de cet album-ci

Et c’est un euphémisme de dire que la liste des titres donne le bon tempo :
– Something about Ghosts
– How much in blood ?
– A broken flamenco
– I name this ship the Tragedy
– Song for a failed relationship
– Bomb the stock exchange

Pour le reste il n’est pas là question de “Pretty blue world” ou de “Shiny happy folk songs” mais plutôt de « Berlin & Bisenthal » ou encore de « The howling song ». Un inventaire qui en vaut sans doute bien des discours.

Le disque commence par un « The Kübler-Ross model » de près de 11 minutes avec une montée en puissance en mode crescendo qui mêle le décharné et l’enragé. Une véritable expérience d’écoute et un résumé clair, carré et concis de l’univers acoustique de Matt Elliott. Des compositions acoustiques minimalistes sur lesquelles l’anglais s’en vient murmurer de lugubre manière des paroles fatalistes et noires avec bien souvent des accompagnement de violons tziganes en fin de vie, quelques accords de mandoline mélodramatiques ou encore (bien souvent) des accélérations soudaines de l’emphase avec tout ce maelstrom réuni qui laisse à penser que la foudre vient de tomber sur les instrumentistes.

Ce folk neurasthénique et ayant beaucoup à voir également avec la musique tzigane donne une mixture singulière qui se délaye ici au fil des compos sur la même tonalité atone. Quelques petits écarts toutefois avec les deux premiers albums de cette trilogie. On a par exemple l’impression que Matt Elliott cette fois ne se cache plus : sa voix déjà qui n’est plus terrée dans le mix global et qui prend un peu plus de volume mais aussi la musique elle-même qui a gagné en épure et en limpidité là où les disques précédents (formidables et bouleversants, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit) nous proposaient une seule et même matière, un bloc musical qui venait à nous sans échappatoire ni prises dessus possibles. Une confiance accrue dans ses qualités de musicien et d’interprète peut-être (lui qui s’est longtemps caché derrière les machines et qui a appris sur le tard à jouer de la guitare) qui donne ainsi une musicalité plus grande au propos qui ainsi ne se limite plus cette fois à l’atmosphère dégagée.

Autre petit changement et par le fait d’un chant mis plus en avant mais aussi plus étoffé, le patronage de Leonard Cohen se fait ainsi sentir par moment, même si ce rapprochement s’en va et puis s’en vient au fil des titres. Jamais sans doute et en tous les cas Matt Elliott n’a aussi bien joué et chanté que sur « Berlin & Bisenthal », un vrai et beau chef d’œuvre, ou encore sur le « Bomb the stock exchange » final qui reprend la même construction que le morceau inaugural pour aller plus loin encore dans la transe statique et les pleurs hystériques du violon. On pense au personnage de Roderick Kent dans « The saddest music in the world » de Guy Maddin, ce canadien exilé dans la vieille Europe et qui prend sur lui tout le fardeau mélancolique et la peine du peuple Serbe responsable du conflit mondial pour le retranscrire avec son violoncelle. On se dit que Matt Elliott exprime lui aussi une partie de l’âme et de l’imaginaire de cette Europe centrale fantasmée ou pas (le fantasme est-il en effet soluble dans le décharné, le poisseux et le dépressif ?) et que c’est magnifique.

« Failing songs » reste le chef d’œuvre de Matt Elliott, jamais avant lui en effet une telle ambiance lugubre et profonde n’avait été proposée et développée, une véritable pierre angulaire de la neurasthénie jouissive. « Howling songs » creuse le même sillon avec un à-propos certain et une « musicalité » accrue, une capacité toujours riche à forger des images chez l’auditeur (la pluie, la marche funèbre accablée sous le vent, les chants de marins fantômes (beaucoup d’allusion aux navires et aux marins dans les chansons de Matt Elliott), les paysages décharnés de Bohème et tant d’autres). Les amateurs de Beirut qui ne craignent pas le crachin, la noirceur et la dépression au-dessus du jardin (laissé à l’abandon) devraient aimer cette musique, les neurasthénistes notoires en mal d’émotions lourdes eux s’en gargariseront matin, midi et soir.

A propos de Bruno Piszorowicz

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