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Low Leaf, artiste holistico-stochastico-élastique.

« Toutes actions a sa part de rites et sa part d’improvisations, toute communication est, nécessairement, paradigme, et syntagme, code et contexte ; l’homme a tout autant besoin de communiquer avec le monde qu’avec les hommes.

(…)

En gagnant d’un côté, l’Européen perdait de l’autre ; en s’imposant sur toute la terre par ce qui était sa supériorité, il écrasait en lui-même sa capacité d’intégration au monde. »

Tzvetan Todorov, La conquête de l’Amérique, La quête de l’autre.


Et si sortir d’une conception dualiste du monde était le plus grand progrès que doit atteindre notre civilisation, tout simplement pour survivre ? Socrate, déjà, en montrait le chemin en identifiant la pratique du bien avec la connaissance qu’on en possède, réunissant ainsi le « penser » et le « faire ».

Réunir ce qui a été séparé.

Ouvrir une conciliation entre l’être humain et le monde qui l’entoure, c’est admettre que le bien et le mal n’existent pas en tant que tel. Comment pourrait-il en être autrement ?  Première conséquence, il n’y a plus de hiérarchisation naturelle. Quand bien même elle existerait par elle-même, est-il utile de faire appel à l’idée du bien et mal pour l’établir ? Au contraire,  d’ambivalents, les concepts deviennent équivalents. Coïncidence des opposés, une totalité ouverte prend corps.

Cette forme de pensée[1] a une musique et cette musique est une forme de pensée.

Low Leaf est une artiste américaine de Los Angeles, dont la famille est originaire des Philippines. Elle reçoit une éducation musicale classique qui fait d’elle une interprète de haut niveau. Mais son âme, sujet éternel de scissions, est ailleurs qu’entre les lignes des partitions écrites.  C’est l’âme ensorcelée d’une guerrière de l’amour universel.

« Ce qu’on fait par amour s’accomplit toujours par delà le bien et le mal »[2]

Artistiquement, elle pourrait être le produit de l’expérience d’un savant intelligent, croisant les ADN des chanteuses M.I.A. et Bjork. Mais il me semble indécent de la comparer à quelque chose de passé.

Dès son premier live, elle vit une expérience que depuis elle ne cesse de vouloir reproduire. C’est pour elle une connexion directe  avec le public qu’elle vit comme la fin de la différence entre le transmetteur et celui qui reçoit.

Quand Low Leaf est sortie de l’éducation classique qu’elle a reçu, c’est pour jouer la musique qu’elle dit avoir dans son esprit.

Née aux USA, d’un père médecin et d’une mère qui travaille avec lui dans son cabinet, elle étudie le piano classique dès l’âge de 5 ans, et ce, jusque vers ses 18 ans.

Chacun de ses projets est spécifique, et tous montrent, depuis le premier, Chrysalis[3] en 2011, l’impressionnante maîtrise à tous les niveaux, de la pochette aux compositions musicales, de l’artiste. Si elle nomme son premier album Chrysalis, ce n’est bien sûr pas un hasard.

Les racines de l’enveloppe de notre nymphe[4] traversent le Pacifique Nord pour plonger dans la terre des Philippines. Des racines qu’elle est allé rechercher dans l’île de ses ancêtres. Même si Buscalan[5] est devenu une destination touristique très récemment, pour ses tatouages ancestraux, le lieu garde une empreinte culturelle très puissante. Low Leaf y rencontre Apo Whang Od[6] , dernière tatoueuse traditionnelle[7], de la tribu Butbut, et âgée aujourd’hui de 99 ans…

La musicienne se fait tatouer l’histoire de sa famille.

Le tatouage est vécu comme une expérience mystique et douloureuse (un stylet en bois est trempé dans l’encre et frappé après pour marquer la peau d’un point). Aussi sur son bras, les 4 vagues qui ont fait les Philippines : l’Asie, l’Inde, le Monde Arabe, et l’Espagne.   Toutes ces énergies sont dans son sang qui abreuve les sillons des vinyles de sa patrie : le cosmos.

« À ce qu’assurent les doctes pythagoriciens, Calliclès, le ciel et la terre, les Dieux et les hommes sont liés entre eux par une communauté, faite d’amitié et de bon arrangement…… »[8]

Des arrangements sans fausse note dans le cosmos de Low Leaf, un cosmos dans lequel le corps n’est plus la prison de l’âme, mais son simple véhicule, avec lequel elle ne fait plus qu’un.

Actuellement la jeune femme se replonge dans le travail d’apprentissage musical à travers le Jazz et les théories de la composition. Créer pour s’émanciper, être et naître dans le processus.

S’il y a un message dans sa musique, inlassablement c’est celui dans lequel l’amour est toujours la réponse. La destruction, la souffrance et la mort, ne sont que des parties infimes de cette réponse.

Son dernier album est sorti en Novembre 2016. Sun Psalm, une lumière pour éclairer toutes ténèbres[9]. A l’écouter et si on songe que Low Leaf est retournée dans l’étude des formes des objets musicaux, on reste étourdi de tant de richesses sonores, sans pouvoir imaginer où va se diriger la compositrice à présent. Certes les influences de la scène West Coast se font sentir. On pense à Flying Lotus, Thundercat, Daedelus, tout autant d’artistes flottants sur les courants de la mythique zone de la Bay Area jusqu’à Los Angeles.  Un territoire aussi riche pour le hip-hop que l’éléctro. C’est là, par exemple, que Dj Shadow a grandi.

Mais la jeune femme a su montrer dès le départ l’originalité de ses compositions.

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Contactée par Skype, Low Leaf a eu la gentillesse d’une conversation autour de la musique, langage d’une autre humanité.

Vasken Koutoudjian : Il y a beaucoup de choses dans ta musique, tournée vers la nature en tant qu’harmonie et source de paix. Cependant pour beaucoup[10] la nature est un lieu hostile rempli de violence ou c’est la loi du « plus fort pour survivre » qui domine. Comment cela peut-il être source d’harmonie ?

Low Leaf : Oui, la destruction est une forme de création. De la même manière que la mort amène à une renaissance. Le déclin et la destruction dans les cycles vitaux sont des phénomènes nécessaires. La violence humaine par contre, implique la possibilité de choisir. Il est donc de la responsabilité des hommes de motiver leur choix. Si seulement nous pouvions être plus en phase avec la nature et vraiment nous-mêmes. Tout l’équilibre dans le monde est juste une extension des douleurs irrationnelles et éternelles des êtres humains qui ont besoins de guérison.  Cela peut être très profond comme les souffrances intergénérationnelles qui continuent d’être incarnées. Cela prend du temps pour les laisser derrière nous. Nous sommes tous dans un processus d’évolution différent et cependant nous évoluons tous ensemble en même temps. Aussi quand une personne travaille sur elle-même pour une meilleure façon de vivre, cela touche inévitablement les autres personnes qui font partie de sa vie.  Nous sommes des parties de la guérison collective de l’espèce. Il y a tellement de blessures du passé qui ressurgissent parce qu’elles n’ont pas été soignées. Le racisme par exemple n’a pas été guéri  de la conscience collective. Alors cela revient toujours. C’est pour cela qu’il faut être conscient de ses propres vibrations.

VK : Mais comment être conscient de ses propres vibrations comme tu dis ?

LL : Il faut écouter son corps. La façon la plus simple et d’écouter ses tensions. Bien sûr la façon dont nos sociétés sont construites rend cet exercice très difficile. Mais toutes les informations et la connaissance là-dessus sont disponibles, sur internet. On peut donc choisir de s’éduquer.

VK : Ce n’est pas si simple. Le fait d’aller chercher une information spécifique est déjà conditionné par l’éducation.

LL : Mais les réponses en fait sont très simples, et nous sommes en réalité déjà libres. La sagesse est très simple, elle ne nécessite pas de longues études. [11]  Les réponses que nous recherchons à travers les livres pour notre esprit, parce que notre esprit veut des faits, notre cœur en connait déjà la vérité. Alors le premier endroit où chercher la liberté, c’est à l’intérieur de nous même. Ce sont nos perceptions qui nous enferment.

VK : Peut-être mais il nous faut bien équilibrer le dedans et le dehors puisque nous vivons dans les deux simultanément, non ?

LL : Et bien, la forme est une extension de l’esprit mais la racine c’est l’esprit. Si tu soignes l’esprit, le corps répondra tout de suite.

VK : Pour revenir à la musique, que penses-tu chercher à atteindre à travers elle ?

LL : A un niveau personnel, je voudrais établir un lien direct avec Dieu[12], en devenant simplement un de ses instruments. C’est pourquoi je dois être  accordée à moi-même. J’aimerai que ma musique soit une forme de lumière ou d’espoir pour un nouvel idéal.

VK : Quels sont tes projets pour revenir un peu sur terre !?

LL : Je joue au Guatemala dans une semaine, et je devrais être en tournée en Europe avec mon groupe en Avril.

VK : Tu lis dans mon esprit. Je voulais justement te demander, sur les vidéos on te voit beaucoup toute seule, mais tu joues avec un groupe ?

LL : Oui j’ai monté un groupe depuis la fin de l’année dernière seulement. Comme c’est très récent c’est aussi une des raisons qui font que c’est encore difficile de boucler une tournée.

VK : D’autres projets ?

LL : Un album de remix en Avril, fait par des musiciens avec qui j’ai travaillé sur l’album AKASHAALAY. Mais sinon en ce moment je travaille plus à écrire mon prochain projet.

VK : Et qu’est ce que ce sera ?

LL : Il y a 3 routes différentes que je peux prendre. Je fais beaucoup de musiques électroniques en ce moment, mais aussi beaucoup de Jazz et j’ai écrit aussi de la musique avec mon groupe, en tant que groupe. Alors nous verrons quel projet prendra forme en premier.

VK : Et maintenant le rituel. Si tu n’avais pas joué de la musique, qu’aurais tu fais dans la vie ?

LL : Je pense que j’aurais été une artiste qui travaille le visuel.

VK : Pour toi, qu’est ce qu’un artiste ?

LL : Je pense qu’un artiste est quelqu’un né avec un don pour créer et une façon originale de traiter la vie.

Le BANDCAMP de la demoiselle

 

traduction low leaf

 


[1] Influence Bergsonienne dans notre infra-culture, cf. son ouvrage Les deux sources de la morale et de la religion éd. Quadrige P.U.F.

[2] Nietzsche, Par de la le bien et le mal éd. 10/18

[3] Chrysalide bien sûr.

[4] « Divinité féminine d’un rang inférieur qui hante les fleuves, les sources, les bois, les montagnes, les prairies, les mers, etc., et personnifie les forces vives de la nature. » source wiktionnaire.

[5] https://www.google.fr/maps/place/Buscalan+Proper,+Tinglayan,+Kalinga,+Philippines/@16.0471839,112.4873373,5z/data=!4m5!3m4!1s0x338fc7d3f1c7bc35:0xf65be4a2f25fcca3!8m2!3d17.2302132!4d121.0859974

[6] http://unrtd.co/fr/les-derniers-mambabatok-a-la-rencontre-d-apo-whang-od-derniere-tattoueuse-traditionnelle-de-la-tribu-butbut/

[7] http://www.larskrutak.com/the-last-kalinga-tattoo-artist-of-the-philippines/

[8]  Platon, Gorgias, 507e – 508a

[9]  A light to resolve all darkness est son sous titre.

[10] Et c’est fort bien illustrer dans le documentaire Grizzly man de Werner Herzog.

[11] Encore un exemple de coïncidence des opposées, la plus grandes complexité est d’une limpidité très simple. Deux lettres, un chiffre par exemple : E=Mc2.

[12] A entendre ici comme principe universel.

A propos de Vasken Koutoudjian

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