La Reverdie – "Historia Sancti Eadmundi" (Arcana)

Pour l’amateur de musique médiévale, chaque nouveau disque de La Reverdie est un événement. Ce disque ne l’est pourtant qu’à moitié : il s’agit seulement d’une réédition d’un enregistrement de 1996.Mais il n’en reste pas moins, comme beaucoup d’autres publications du groupe, un enchantement.
 
On retrouve ici tout ce qui force l’admiration devant l’œuvre de cet ensemble essentiellement féminin, formé autour des sœurs Caffagni et des sœurs De Mircovich[1]. D’abord, une conception musicologique et historique passionnante, dont témoignent toujours les textes de présentation d’Ella de Mircovich, modèles de réflexion, d’intelligence et de science, documents d’explication, de mise en contexte et de recherche. Ensuite, un effort de recréation, d’orfèvrerie musicale, qui sait concevoir un programme autour d’un projet, d’une démonstration, d’une idée, en réunissant différentes sources, en élaguant le superflu, en faisant vivre la cohérence d’un répertoire. Enfin, une exécution sensible, raffinée et engagée, tant sur le plan vocal que dans le domaine instrumental : ces musiciennes, et ces musiciens, puisque l’ensemble, à géométrie variable, accueille aussi des hommes, au premier chef David Doron Sherwin, ces musiciennes et musiciens, donc, savent chanter en jouant et en pensant. A ce titre, La Reverdie prend place parmi les autres champions italiens de la musique ancienne, Micrologus, Mala Punica, ou plus récemment Daedalus. On a ici affaire à une école d’interprétation admirable, à la fois exigeante et fascinante.
 
Mais passons au présent disque. A partir d’un célèbre manuscrit du XIIème siècle conservé à la Bibliothèque new-yorkaise Pierpoint & Morgan, La Reverdie a recréé un office qui a pour particularité d’être consacré à un saint : Eadmund, dernier roi saxon d’East-Anglia, qui régna, combattit les Danois et mourut au IXème siècle, et qui se trouve être le premier saint protecteur de l’Angleterre. Nous sommes ici pleinement dans la légende dorée des saints médiévaux, qui fait d’un souverain guerrier et martyr un modèle du comportement chrétien, dont la stature et le rôle mystique sont confirmés par les miracles. Pour célébrer un tel personnage, on concevait un office autour de la lecture de son Historia, agrémentée de chant et de musique. Le programme est donc ici structuré par les trois parties de l’hagiographie d’Edmond : la vie, la passion et les miracles.
 
Si le texte de présentation attire notre attention sur les curieuses racines scandinaves du personnage, dont la famille prétendait descendre du dieu Odin (carrément !), et dont le martyre reproduit à la fois le sacrifice de son fils Balder et la Passion christique[2], la personnalité même de Saint Edmond donne un caractère particulier à la cérémonie qui lui est consacrée, à la fois épique et sacrée. Sacrée, bien sûr, mais épique, parce qu’il s’agit du récit de la mort d’un roi, de la fin d’un guerrier, aux mains de ses ennemis et de l’Ennemi du genre humain. Comme l’expliquent certaines sources, les vies de saints et les récits héroïques n’étaient souvent pas clairement différenciées, le sacré se mêlait au profane, de manière à frapper l’imaginaire et la foi.
 
L’interprétation de La Reverdie intègre parfaitement cet aspect, et montre la genèse du drame liturgique, avec tout ce que cela implique sur le plan du récit et de la théâtralité. L’office s’organise autour des lectures, expressives, terribles, frappantes, rehaussées de percussions et de cithare teutonique, de la vita du saint. Il s’ouvre par une sonnerie de cloches, presque magique, qui instaure d’emblée une atmosphère merveilleuse. Puis les chants antiphonaires, les répons, les séquences instrumentales alternent, progressant d’étape en étape vers le dénouement heureux du drame, l’assomption du saint. A l’horreur du récit de la flagellation, du supplice, et de la décapitation, succède les miracles de la tête coupée qui parle, du loup qui vient se coucher près du corps pour le veiller, de l’apparition d’Edmond en gloire, de la punition des méchants et de l’ascension finale. L’office se termine par une prière en louange au saint, et la conclusion du récit d’Abbon de Fleury, source principale de la vita.
 
Si le chant est recueilli et la narration d’Ella de Mircovich impressionnante de vigueur, le rôle des instruments[3] est crucial dans l’assise du récit et le soulignement du climat mystique du drame. Chacun d’entre eux semble avoir un rôle particulier dans la mesure où il vient donner l’atmosphère propre à tel ou tel moment de l’office. Et toute la réalisation de l’ensemble est au-delà de l’éloge.
 
Cette interprétation rappelle encore, à treize ans de distance, le talent de La Reverdie à ressusciter les répertoires les plus rares et inaccessibles, à donner une image exacte et ensorcelante d’un Moyen-Âge toujours plus fascinant que les simples clichés romantiques ou modernes.
 
 
 

[1] Il ne s’agit pas, bien sûr, de religieuses, mais de sœurs biologiques. Que les plus anticléricaux parmi vous ne s’effraient pas… Et à propos de religieuses, on ne pourra que conseiller les disques de l’irremplaçable Sœur Marie Keyrouz chez Harmonia Mundi, incroyable dans le répertoire byzantin et oriental.
[2] Ce qui nous vaut des réflexions passionnantes sur le sacrifice du roi comme invariant mythologique.
[3] vielle, flûte, citole, symphonia, cloches, orgue, organistrum, harpe, cithare teutonique, et enfin le crwth, qui se prononce « crou-th » et qui est une espèce de lyre, le dernier instrument joué au Moyen-Âge par les bardes gallois…
 
La Reverdie  – « Historia Sancti Eadmundi » – De la liturgie dramatique au drame liturgique Edité par Arcana
 

A propos de Jean-François Meira

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