La curieuse politique tarifaire des maisons de disque pour conjurer la crise…

Les Lost Tapes de Can en vinyle : 52 €.
Le Blue Lines Deluxe Edition de Massive Attack : 55 €.
The Velvet Underground & Nico 45th Anniversary : 70 €.
Never Mind the Bollocks, Here’s the Sex Pistols en super édition deluxe anniversaire (35 ans) : 100 €.
Les coffrets Charlie is my Darling et Grrr ! Super Deluxe Edition des Rolling Stones : 100 € chacun.
Le coffret Blur 21 : non pas 21 mais 142 €.
Le coffret Une femme qui chante célébrant les quinze ans de la disparition de Barbara : 150 €.
The Complete Columbia Album Collection de Johhny Cash : 180 €.
Des Sony Legacy Complete Albums Collection pouvant monter jusqu’à 200 € en fonction des artistes.
And, même pas last parce qu’on en oublie sans doute beaucoup, et certainement pas the least, l’intégrale des Beatles en vinyles remasterisés : 350 €.

Le coffret Blur 21

Cette année, si vous avez du pognon à revendre (ou si vos potes en ont pour vous), grâce aux majors, vous avez encore moyen de passer un sacré joyeux Noël musical… Mais cette surenchère, depuis quelques années, dans l’édition "deluxe" (c’est le sésame magique) a quelque chose de profondément indécent. Et encore plus lorsqu’elle concerne des albums qui y ont droit à peu près tous les cinq anniversaires (le premier Velvet en est un bon exemple, ce qui fait rire jaune banane quand on sait à combien d’exemplaires il s’est vendu en 1967…).
On sait d’où vient ce phénomène ou, en tout cas, sa spectaculaire amplification. Avec la dématérialisation de son support et l’extrême facilitation des échanges illégaux, le marché de la musique enregistrée accuse une crise sans précédent et qui n’ira fatalement qu’en s’aggravant. D’ici quelques années (peut-être moins qu’on ne l’imagine), le mp3 (ou autre format à venir) sera l’unique mode de diffusion de la musique sur le marché de masse. Ne resteront que quelques milliers d’irréductibles, à la fois passionnés sincères et fétichistes un brin maniaques, prêts à continuer à payer la musique qu’ils écoutent (souvent par conviction presque "citoyenne") et sur un support physique, tangible (on peut d’ailleurs faire le pari que ceux-là choisiront ultra majoritairement le vinyle et que le CD n’aura donc été qu’un court moment de l’histoire de la musique enregistrée).

En termes marketing, c’est clairement la cible prioritaire de ces luxueuses, plantureuses et généralement passionnantes (là n’est pas le problème) rééditions. On n’est pourtant pas certain que ces music lovers fassent tous partie des classes les plus aisées de la population. Il s’en faut même souvent de beaucoup et le cynisme des maisons de disques ici à l’œuvre est assez insupportable : "Ouais, on y allé un peu fort sur le prix de ce coffret mais si tu savais combien les fans sont prêts à mettre pour faire partie des happy few qui possèderont l’objet… Tiens, si on annonce une édition limitée et numérotée, je suis sûr qu’on peut gratter 10 ou 15 € supplémentaires".
Mais il y a probablement une autre cible, souvent davantage "CSP+" (voire ++), pour ce qu’il faut bien appeler des "produits culturels" de ce type. Ceux qui en en prenant pour 19 CD (et un livre !) de Barbara ou 16 vinyles des Beatles (dont ils ont déjà la plupart en CD) achètent aussi et peut-être surtout du "capital culturel", pour parler comme Bourdieu. Un peu comme on s’achète une anthologie de la littérature russe du 19ème siècle ou du théâtre grec antique dans un club du livre un peu chicos. Ça vous pose un salon, ça fait baver d’envie les amis (enfin, ceux avec qui on peut parler culturellement d’égal à égal), mais de là à dire qu’on écoutera tout ça plus d’une ou deux fois… On aime beaucoup Johnny Cash, maximum méga respect, etc., mais 63 albums, qui plus est de sa période discographique de loin la plus inégale ?!?

Pour qui est ce doigt, Johnny ?...
Pour qui est ce doigt, Johnny ?…

Mais ne nous acharnons pas sur les acheteurs (nos lecteurs finiraient pas y déceler l’aigreur de celui qui n’a pas les moyens, et ils n’auraient pas toujours forcément tort, allez…), plutôt sur les vendeurs, qui semblent ainsi se mettre au diapason d’une société de plus en plus duale. Comment ne pas songer aux 99 % ? Aux 99 % des amateurs de musique qui n’auront jamais les moyens de dépenser 100, 150, 200… 300 € dans un coffret ; ou, plus exactement, doivent faire d’autres arbitrages budgétaires en période de crise aigüe du pouvoir d’achat ? Et qui pourraient bien plutôt les investir dans un disque dur externe, si vous voyez ce que l’on veut dire…
Ces initiatives ne concourent d’ailleurs même pas à redonner de la valeur à la musique. Au contraire, elles contribuent un peu plus à brouiller les repères. 180 € le coffret, c’est une sacrée somme, mais ça ne vous fait jamais que moins de 3 € pour le Johnny Cash à l’unité, une somme ridicule, surtout pour des disques jusqu’ici introuvables sur le marché français.

"Good and Evil" : Kim Dotcom avait bien tout compris...
"Good and Evil" : Kim Dotcom avait bien tout compris…

Le trouble et le malaise viennent évidemment aussi du contexte répressif dans lequel se développe cette politique commerciale. Lois Hadopi ou équivalentes, arrestation ultra médiatisée du fondateur de Megaupload suivi de la fermeture du site et de nombreux concurrents, conditions d’utilisation beaucoup plus restrictives des autres sites de partage de fichiers ayant pignon sur rue… on assiste depuis quelques mois à un retour en arrière aussi spectaculaire qu’imprévisible. On pouvait penser que le mouvement de circulation sans entraves, et aussi, hélas, sans rémunération des artistes, de la musique était sans frein ; c’était une erreur. C’est une bonne nouvelle pour l’idée qu’un musicien puisse continuer à vivre de son art (ok, le mot "art" est sans doute mal choisi pour ceux qui en vivent le mieux…). Mais on a du mal à se réjouir que cela se fasse sous la contrainte de la justice et des auxiliaires de police.
Dans l’immédiat, les majors ont gagné la partie, même si c’est une victoire à la Pyrrhus, qui a fait pas mal de morts. Mais est-ce une raison pour la faire payer au prix fort par ceux qui restent aujourd’hui leurs meilleurs clients ?…

A propos de Cyril COSSARDEAUX

Laisser un commentaire