« I represent the land of the lost…. »[1]

Pour la très éclectique Rebecca Manzoni[2], le hip-hop est sans conteste le mouvement artistique musical le plus novateur de notre époque. Entendre par là qu’il réinvente, recréé et propage l’écume bouillante des jours au travers de toutes ses formes d’expression (danse, graff, rap). Sans oublier que le mouvement a poussé sur le bitume de la rue.
Un art de rue qui squatte aujourd’hui les magazines des salons bourgeois. Un art de ruses qui perce les murs des cécités bétonnées de nos cités.
Un art né d’une volonté radicale et pacifique, puisqu’artistique, de transformation du monde.

Pour Jean Baudrillard[3], « la pensée radicale n’est en rien différente de l’usage radical du langage (…) Elle ne déchiffre pas. Elle anathématise et anagrammatise les concepts et les idées, comme le langage poétique le fait pour les mots, et par son enchaînement réversible, elle rend compte en même temps que du sens, de l’illusion fondamentale du sens.» [4]

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Kespar (« parce que ») est un rappeur grenoblois de 27 ans, originaire de Besançon. Il vient à Grenoble, capitale de la noix pour des études et reste pour une certitude : il trouve là son bonheur en terme de musique et de rencontres. Son diplôme de graphisme en poche, le free lance sur le marché, puis anime plus tard des ateliers d’écriture en prison. Passionné de rap depuis son enfance, c’est par des amis d’amis de son père qu’il découvre cette musique avec l’incontournable Homicide Volontaire du groupe Assassin. Il continue, l’oreille à bonne école, avec Fabe et la Scred Connexion. Fabe est une personnalité complexe, et donc très riche de la scène du rap français à la fin des années 90. Sa maîtrise du flow, son style d’écriture marquent d’une empreinte unique toute une génération dont je fais partie.

Dès l’âge de 13 ans, Kespar s’enregistre sur des cassettes « avec le bouton record ».[5] A 14 ans une première scène incrémente le virus. Son flow le distingue du lot et le fait rentrer dans le cénacle local d’un hip-hop très identitaire. Dans un gymnase saturé de sueur, Kespar se lance au micro devant une foule dans laquelle il dira être le seul blanc bec !

Ce qui prend le jeune homme par les viscères, c’est le rythme d’abord, le retour du boom bap original rap ![6] Musique et exultation de l’écriture font un bon cocktail antidépresseur pour traverser l’adolescence, ses révoltes et trouver l’adulte à la correspondance.

Première rencontre à Grenoble avec Santiago du groupe local Monkey Theorem. L’étincelle est mise à la poudre et la ligne de feu démarre. Le collectif Contratakerz est créé à partir des scènes open mic, une cinquantaine de concerts dans l’agglomération avant que le groupe ne se sépare. En janvier 2013 avec le beatmaker Linkrust, Kespar sort son premier EP.

Way Too Slick.

Textes, production musicale, mise en images à travers les clips, toute la palette est parfaitement maîtrisée.
Le clip La Force obtient plus de 50 000 vues. Alors même si Kespar dit « j’ai l’air chiant comme un rappeur de classe moyenne, mais j’kick de la musique colorée comme une hawaïenne », il poursuit, « je ne me contente pas de vivre, je crée sinon je crève ou bascule dans la haine ».

Pas signé chez Universal, la musique de Kespar se veut universelle. Que la musique corresponde à un mode de vie est une exigence qui coule de source et guide chaque mouvement de l’artiste. Le morceau et le clip qui représente le mieux cet état d’esprit est sans conteste  Décalé. Joli retour des choses, le collectif jadis réuni autour de Fabe, la Scred Connexion, sera séduit par cette réalisation et le relaiera sur son blog. Le chemin se construit donc non pas à coup de tonnerre musical en fumant le funk et le recrachant en freestyle[7], mais dans la dialytique bien plus touchante et sincère du couplet décalé[8].

Malgré les qualités évidentes de la production, Kespar est encore loin de pouvoir retirer un SMIC de sa musique pour espérer en vivre et mieux développer ses projets. Et pour ça se faire connaître est essentiel.
Kespar, un « travailleur qui fait du rap »[9].

En ce moment Kespar est en pleine écriture et recherche de sons, mélodies et flow. L’écriture est protéiforme entre expériences personnelles au jeu de contraintes, même s’il avoue ne pas trop aimer ces dernières. Pour l’heure, le process est entre autres à la technique yaourt, la voix est posée sur les mélodies choisies sans texte dans premier temps. Puis viendra la synthèse dans une écriture impactante, aux rimes les plus riches possibles. Sophistication et simplicité, ou comment dire ces choses compliquées simplement.

En perpétuelle métamorphose et donc perpétuellement inachevé, Kespar n’arrête pas d’explorer les couloirs de la musique. L’emploi du vocodeur dans ses dernières productions a d’ailleurs déclenché pas mal de réactions légèrement hostiles de son entourage. Sans rien renier, l’intégrité de la démarche n’est pas entachée par une exploration libre.
La ligne de mire reste la création du bon morceau et de ce qui fait un bon morceau. Une question d’alchimie entre le flow et la phrase pour toujours sortir de ses propres schémas.

L’avenir pour Kespar est très incertain avec la musique. Sans adhésion du public, sans diffusion de sa musique et malgré la qualité évidente de son travail, la vie de cette voix fraîche en friche pourrait s’arrêter là.
Ce qui serait un grand dommage. Quelqu’un qui a lu (aussi jeune) Antonio R. Damasio[10], mérite d’être connu bien au-delà de ce qu’il pourrait sembler être.

Mais comme il avoue que s’il n’avait pas fait du rap, Kespar aurait voulu être surfeur à l’océan, on peut le laisser méditer en attendant la méga vague géante du siècle[11]

 


Pour ne pas rater ça, on peut suivre Kespar :

https://www.facebook.com/kespar.contratak
https://kespar.bandcamp.com/album/way-too-slick
https://www.youtube.com/channel/UCD20HvN_Fngqj7BBRc4BK-A


[1] Kespar, à la fin du morceau Décalé.
[2] Voie musicale de chroniques matinales de France Inter
[3] Philosophe français (1929-2007) connu surtout pour ses analyses des modes de médiation et de communication de la postmodernité.
[4] In La pensée radicale, ed. sens & tonka, 1994.
[5] Dixit pendant l’interview
[6] https://www.youtube.com/watch?v=37uMNLexyWQ
[7] Assassin, Shoota Babylon
[8] Et du coupé décalé ! (je crois que je l’ai déjà faite celle là, mais elle est tellement efficace….j’y peux rien, ça craint)
[9] JP Manova, Pas de bol
[10] Directeur du département de neurologie de l’Université de l’Iowa, le plus grand vulgarisateur à la pointe des recherches sur le cerveau.
[11] Comme dans Point Break

A propos de Vasken Koutoudjian

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