Joris Verdin – César Franck – Pièces posthumes et pièces inédites (Ricercar)

 
Ce très bel enregistrement des Pièces Posthumes et pièces inédites de César Franck pourrait peut-être faire changer d’avis ceux qui pensent encore que l’orgue est un instrument lugubre, monocorde et solennel. En exagérant quelque peu le trait, si l’on excepte l’orgue baroque, l’orgue espagnol à la sonorité si particulière, et les toccatas et fugues de Bach, l’orgue d’église reste irrémédiablement rattaché et esclave du décor grandiose qui en accueille les échos, instrument imposant mais victime de sa dimension presque utilitaire, d’accompagnant, comme prisonnier de sa mission initiale, du rite et de la tradition. Et pourtant, il intéresse beaucoup la musique contemporaine qui y perçoit sans doute peut-être mieux les richesses sonores contrastées qui peuvent y éclater. Dans les œuvres contemplatives ou minimalistes telles les Dances de Philip Glass ou Pari Intervallo et Trivium d’Arvo Pärt, le saisissement est bien éloigné de toute emprise religieuse. Bien avant déjà, avant Louis Vierne, avant Saint-Saëns, César Franck fut probablement le compositeur qui exploita le plus tous les éventails sonores de l’orgue, expérimentant toutes les gammes d’émotions possibles et tonalités. C’est toute cette polysémie mélodique que l’on retrouve dans les « pièces posthumes et inédites » magnifiquement interprétées par Joris Verdin sur l’orgue romantique Cavaillé-Coll de la Cathédrale de Saint-Omer, avec toute la subtilité et la nuance nécessaires à la mise en valeur d’œuvres à la fois limpides et difficiles. Rarement l’orgue n’y aura apparu comme un instrument aussi émouvant, passant allégrement de la douceur la plus renfermée à la violence la plus explosive et jouant sur l’improvisation comme autant de volutes et de vagues qui emportent insensiblement hors du réel. Introspection et exclamation, c’est l’énergie vitale et la complexité de la vie qui passe à travers ces pages. Des atmosphères variées s’installent l’air de rien, insidieusement, ce disque illustrant la part la plus expérimentale de l’œuvre de César Franck, peut-être la plus riche, en tout cas l’une des plus intenses. Pour cette fusion du grandiose et de l’intime, on pense évidemment à Saint Saëns et sa Symphonie n°3 écrite en 1885 qui introduisit l’orgue au sein d’un système symphonique, et donc profane, laissant ainsi l’instrument s’échapper de son rôle initial.
 
La passion de Franck pour la musique traditionnelle et en particulier les Vieux Noël (Grand chœur en ut mineur du Kyrie de la Messe de Noël) s’en ressent souvent, offrant des accents de mélodies populaires dans lesquels les réminiscences des hymnes traditionnels se mêlent à celles de valses de bals, voire de guinguettes. C’est même parfois l’orgue de barbarie qui vient à l’esprit. La plupart des pièces présentées dans le recueil ont été écrites entre 1850 et 1863, soit entre le moment où Franck est maître de Chapelle de Sainte Clotilde et celui où il devient titulaire de l’orgue Cavaillé Coll. Mais comme pour offrir le contraste entre le premier et le dernier chapitre d’une œuvre, c’est sur la pièce en mi-bémol majeur qui ouvre le récital, une œuvre de jeunesse écrite en 1846 (il a 24 ans), au moment où Franck pianiste virtuose devient organiste en rompant avec une autorité paternelle tyrannique. Elle est la première qu’on connaît de lui, portant en elle la fureur de la révolte et la naïveté de l’âge, comme la manifestation de la conquête d’indépendance, de l’affranchissement des désirs du père. C’est la fougue de la libération que transmet cette pièce.
A la différence des célèbres Douze grande pièces de Franck, ses œuvres posthumes sont intégralement liées au rituel et à la liturgie, à la messe qu’elles sont sensées accompagner. Pourtant malgré la figure liturgique imposée à laquelle se plie Franck, qui reste toujours présente et visible – et notamment par la présence de ces moments très courts, intermèdes entre les paroles du prêtre – elles s’échappent du carcan pour s’envoler vers des cieux souvent plus universels, vers la rêverie mélancolique ou le lyrisme profane. Car Franck est un poète, à la voix parfois tumultueuse et impérieuse, parfois mélancolique ou étouffée.
A l’instar de Bach, les pièces de Franck dépassent largement le cadre ornemental, viennent atteindre l’essentiel : l’extatique Elévation en la majeur CFF 93 en est un des plus beaux exemples, nous laissant flotter tel une voile sur l’onde, entrainant notre esprit vers un songe qui n’a rien à voir avec l’illumination divine. On se laisse envouter par la richesse des harmonies, surpris de se laisser bercer sans savoir où nous mènera le motif, hypnotisé par d’étonnantes phrases qui se chevauchent l’une l’autre, empli d’une atmosphère mystérieuse, hors du temps, plus onirique qu’anxiogène. Parfois triste ou tourmenté, souvent plein de gaité, l’orgue de Franck englobe tous les mouvements du cœur, qu’ils soient rentrés, nuancés ou violemment exposés. Le sentiment qu’il nous suggère est presque panthéiste, porté par des élans élémentaires, provoquant des visions de nature et d’étendues, laissant à l’auditeur la liberté de s’épancher librement vers sa propre humeur, sa singularité. Libre à lui de mettre des mots, des odeurs, des images à ces notes, qui s’écoulent goutte à goutte, si délicatement qu’elles incitent parfois à tendre l’oreille pour saisir au vol un air discret qui ne s’offre que rarement : l’attention redouble mais appelle à l’attention du murmure, d’une mélodie cachée dans le silence. Entendez-vous ce son secret et cristallin ?


César Franck (1822-1890) – Pièces posthumes et pièces inédites – Joël Verdin (Orgue Cavaillé-Col de la Cathédrale Saint-Omer) – Ricercar

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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