J.S.Bach – " – Sonates en trio BWV 525 à 530," – Benjamin Alard (Alpha)

Il est toujours périlleux de se mesurer aux six sonates à deux claviers et pédalier du Cantor de Leipzig : l’organiste doit trouver la bonne formule pour faire chanter cette musique d’une redoutable difficulté, en donnant l’impression de simplicité qui donne à ces pages profanes leur poésie unique. On se trouve ici confronté au paradoxe de l’orgue, instrument total, que le musicien, homme-orchestre, doit dompter de ses quatre membres pour en extraire le naturel et la spontanéité, en accordant à chacune des trois voix son autonomie dans le concert qui l’oppose et la relie aux deux autres. L’écriture-même des voix, sur trois portées et non deux, invite l’interprète à les individualiser, à retrouver l’esprit du contrepoint qui les rend autonomes, à en faire, pour ainsi dire, des personnages différents sur la scène de l’orgue.
Disons d’emblée que Benjamin Alard, jeune claveciniste déjà renommé et organiste titulaire à Saint-Louis en l’Île, s’en tire avec honneur. Le jeu est clair, aéré, les trois voix chantent avec finesse, le caractère propre à chaque mouvement de ces sonates tripartites bâties sur le modèle italien est bien saisi. Sérénité, interrogation, puis jubilation des trois mouvements successifs de la première sonate ouvrent un disque que l’on peut tout de même, tandis que l’écoute se prolonge, qualifier de mesuré, notamment dans ses tempos. De fait, le jeu de l’artiste donne aux sonates un aspect parfois minimaliste, voire abstrait, qui s’observe en particulier dans les mouvements lents. L’adagio e dolce de la troisième sonate, entre autres, acquiert une apparence lunaire, désincarnée et assez fascinante, tandis que le lento de la dernière sonate apparaît presque trop froid, légèrement haché, ce qui nuit à son caractère méditatif. Mais ce parti-pris contrecarre aussi la dimension concertante et ludique du dialogue à trois voix. Peut-être regrettera-t-on aussi que les registrations choisies manquent parfois de saveur, ce qui aiderait à particulariser davantage les voix, comme le faisait Helmut Walcha, l’organiste aveugle, en leur procurant parfois une naïveté et une espièglerie déconcertantes[1] Cela tient vraisemblablement aussi à l’instrument, bel orgue achevé par Bernard Aubertin en 2005, qui réinterprète de façon moderne l’esthétique des orgues baroques allemands, mais à qui il manque peut-être un petit grain de folie.
C’est sur ce modèle qu’on pourra finalement qualifier ce disque somme toute très recommandable : une interprétation moderne et cérébrale, qui révèle quoi qu’il en soit l’intelligence de jeu de Benjamin Alard. 

Johann Sebastian Bach – Sonates en trio BWV 525 à 530, Benjamin Alard, Orgue Aubertin de Saint-Louis en l’Île, Paris

 
 

[1] On conseillera aussi le disque de Marie-Claire Alain, toujours stupéfiante de spontanéité et de poésie.

A propos de Jean-François Meira

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