« Iggy Pop, Après et avant. Plutôt en rire qu’en pleurer » (Point de vue).  

À l’occasion de la sortie du dernier – pseudo –  album d’Iggy Pop, Après, dont on ne peut décemment faire la chronique sans tomber dans un éreintement impitoyable qui ne ferait plaisir à personne, nous vient l’idée de faire un point sur l’évolution actuelle de la carrière de l’Iguane, ou sur la façon dont, peut-être celle-ci s’achève. Un point qui est un point de vue. Pas monolithique mais un tant soit peu dialectique. Et légèrement polémique…
 
Iggy Pop a eu la bonne idée de reformer les Stooges en 2003 avec notamment le guitariste Ron Asheton qui avait joué sur les deux premiers albums du groupe, en 1969 et 1970. Un disque de moyenne qualité est enregistré par celui-ci en 2007, The Weidness, mais c’est surtout sur la route, en tournée, que les Stooges trouvent leur raison d’être. Le succès est au rendez-vous… C’est que, depuis quelques années, la formation originaire du Michigan est devenue une vraie, une grande référence dans monde du rock et notamment auprès du public. Comme le Velvet Underground. Sa notoriété s’est considérablement étendue par rapport à celle qu’elle a connue à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix. Bowie, le punk et le grunge ont beaucoup aidé. Iggy a déjà un certain âge – il est né en 1947 -, mais rien ne semble arrêter l’animal, toujours déchaîné quand il est sous les feux de la rampe, lui qui a pourtant de graves problèmes de hanches. Admiration. Effet boule de neige.

En janvier 2009, Ron Asheton décède. Quelques mois plus tard, il est remplacé par James Williamson qui avait notamment joué sur Raw Power (1973). Et c’est reparti. Avec toujours un certain bonheur. En 2010, Raw Power est remasterisé dans son mixage bowien d’origine et réédité – une réédition avec remixage d’Iggy avait eu lieu en 1998. En France, presque quarante ans après sa sortie, l’oeuvre devient alors disque de platine – plus de 100.000 exemplaires vendus.

Du côté de sa carrière solo, après deux œuvres d’un rock assez dur mais peu convaincant – Beat ‘Em Up en 2001 et Skull Ring en 2003 -, Iggy prend un – nouveau – tournant en 2009 avec son album Préliminaires. Le chanteur affirme alors, avec un certain sens du bluff, s’inspirer de la littérature de Houellebecq, et se fend d’une musique fun et sophistiquée. Il prend assez clairement et décisivement des airs de crooner façon Lee Hazelwood, Franck Sinatra, Yves Montand. Ce n’est pas nouveau, doté qu’il est d’une belle voix grave et profonde, mais c’est relativement inattendu pour celui qui a repris le cheval de bataille stoogien. Il y a dans Préliminaires des réminiscences de l’extraordinaire Kill CityHe’s Dead / She’s Alive -, du bel Avenue BA Machine For Loving – mais Iggy s’essaie à ciel ouvert à la bossa nova – How Insensitive – ou au jazz façon Nouvelle Orléans – le très drôle et dynamique The King Of The Dogs. Et surtout, surtout, Iggy se la joue frenchy avec son morceau Je sais que tu sais et une reprise somme toute assez réussie des Feuilles mortes.
Mais tout cela est assez décousu, le disque est un peu fourre-tout, et Bayon a grandement raison d’écrire, en un tour euphémique et plutôt sympathique, dans Libération, que ce n’est « pas tout à fait un album ». Iggy persiste cependant à lorgner du côté des froggies. Il chante en duo pour la télévision avec Catherine Ringer, avec Izia – et l’on se rappelle tout d’un coup qu’il avait fréquenté Françoise Hardy quelques années auparavant, en 2000. Il intervient en 2011 sur le disque de Lulu Gainsbourg – From Gainsbourg To Lulu – en interprétant Initials BB. La prononciation française de James Osterberg laisse à désirer, mais la réorchestration est assez enthousiasmante, avec ces guitares lyriques et très électriques qui remplacent les violons dvorako-gainsbouriens. S’il continue dans cette voie, Iggy pourrait peut-être, pourquoi pas, offrir une belle surprise…

 

En 2012, Iggy sort donc Après – pas franchement drôle ce titre pour l’album qui suit Préliminaires ! Si Iggy s’en tire sur des reprises chantées dans sa langue natale, par exemple le Everybody’s Talkin de Harry Nilsson, les titres français sont véritablement catastrophiques. La Vie en rose ne laisse passer aucune émotion vocale et l’on en serait presque à préférer le pourtant affreux Et si tu n’existais pas de Joe Dassin, à cause de sa kitsch touch. Iggy qui s’autoproduit n’a manifestement pas été coaché, briefé, alerté !!!
Les fans ayant toujours la fibre rock se déchaînent. Iggy c’est fini. Ou plutôt, pire : Pop tourne au vinaigre.

Et puis, pour ne pas arranger les choses, l’auteur de No Fun fait de la publicité. Donnons quelques exemples… En 2006, il y a la téléphonie SFR. En 2009, la compagnie d’assurance Sweetcover (Axa). En 2011, les Galeries Lafayette sous la houlette de Jean-Paul Goude, et également Christian Dior qui fait porter une robe à l’« Idiot »… Et puis, c’est récemment la Kronenbourg alias la pisse de chat, et Eleven Paris – avec Daisy Lowe. On a l’étrange impression de tomber de plus en plus bas. À quand une publicité Casino, la chaîne qui s’est chargée de fêter en France le cinquantenaire des Stones que ceux-ci n’ont étrangement et peut-être heureusement pas célébré ? Beaucoup redoublent de colère. Iggy est un vendu ! Le punk et  le rock sont trahis ! Iggy aurait mieux fait de mourir plus jeune – quasi sic – comme Janis, Jimmy, Jim, Brian et tant d’autres ! Des rengaines entendues depuis des lustres concernant grand nombre d’artistes de qualité qui ont commis des erreurs de goût ou se sont fourvoyé en fin de carrière – Bowie, les Stones, Lou Reed, etc… – mais très vivaces actuellement de la part de péquins qui ont désormais pris le rejeton d’Ann Arbor comme tête de turc.

Nous avons été personnellement amusé par les premières publicités. Iggy nous a donné l’impression de gentiment se moquer de lui-même, de prendre l’attitude salvatrice d’un clown, certes un peu avide, mais qui rit aussi de son avidité et fait la nique à cette partie du public qui l’a boudé pendant des décennies avant de se réveiller récemment. Nous n’avons rien trouvé de particulier à redire au fait qu’il profite de sa notoriété tardive pour engranger quelques milliers de billets verts. Et puis finalement trop, c’est trop !… Surtout quand la musique ne suit pas… Quand la publicité la remplace ou en cache la médiocrité – pour ne pas dire qu’elle pourrait finir par l’expliquer. Iggy deviendrait-il un homme-sandwich stérile ?

Mais quelque chose nous gêne dans cette attitude intégriste de certains auditeurs qui vont jusqu’à dénier à l’auteur de Death Trip le droit de vivre… De vivre dans une relative aisance – pour ce qui est du monde de la pop-rock -, de jouir de l’existence et même, ô scandale, des espèces sonnantes et trébuchantes… Alors qu’il en a la possibilité, que cela lui est offert sur un plateau d’argent ! Tant de monde refuserait facilement les sommes astronomiques générées par la publicité et qui tombent généreusement dans les mains ? Non, il faut s’y faire, Iggy n’est pas Saint François d’Assise.
Qui a sué des années sang et eau sur scène ? Qui s’est livré nu devant des foules entières et a bravé moult tabous ? Qui s’est très certainement dopé dangereusement pour tenir le choc de tournées épuisantes ? Qui a vécu sur le fil du rasoir en se retrouvant d’aventure en asile psychiatrique ? Et tout cela pour gagner des cacahouètes, puisque le « grand public » n’en finissait pas de faire la fine bouche.

Sont-ce certains fanatiques, qui ont écouté parfois dans leurs pantoufles l’album Fun House et ont vécu de grandes et puissantes sensations par procuration, qui ont pris concrètement tous ces risques ? Non.  On peut considérer qu’Iggy a suffisamment donné. Nous ne pensons personnellement pas qu’il ait trop de leçons à recevoir. D’autres oui, peut-être, mais pas lui. Il y a quelque chose de parfois malsain à voir une partie du public succomber à la pulsion scopique appelée couramment voyeurisme, se faire plaisir à bon compte en reluquant un artiste qui parfois souffre, claudique, pète les plombs. Et demander, tels les Romains dans les arènes, que le spectacle sanglant continue indéfiniment.

Iggy ne nous semble pas quelqu’un qui thésaurise en secret comme nous donnent quelque peu l’impression de le faire les Stones, moins encore un saint-hypocrite à la Bono – formule du Daily Mail – qui roule en Rolls pour la cause du Tiers Monde.  Iggy est comme il a toujours été : un jouisseur, qui consomme et dépense dans l’immédiateté… Il s’affiche sans se cacher et il se mouille. Cette boulimie de pubard traduit peut-être une peur enfantine et sûrement un sympathique débordement de type libidinal. Et aussi l’envie relativement respectable de se la couler légèrement douce avec son gentil caniche, à soixante ans passés.  Notons par ailleurs qu’Iggy n’a jamais été quelqu’un qui a maîtrisé de lui-même son œuvre, géré de façon rationnelle et intelligente sa carrière. L’importance de l’aide que lui a apportée David Bowie tout au long des années soixante-dix et quatre-vingts en est en partie une preuve éclatante. Iggy Pop fonctionne à l’instinct.

C’est aussi la question de l’identité qui est posée. L’Iggy de 2012 peut-il être toujours l’Iggy de 1973 ? Non, ce ne sont pas les mêmes. Vouloir qu’ils le soient est une façon de tenter de réifier cet être humain – qui est en constante évolution, comme tout un chacun. Et une façon de nier le caractère en partie déterminant des changements extérieurs que connaît le monde, des circonstances, des contextes.  Non à l’idolâtrie béate ! Non à une mythologisation iraisonnable.

C’est enfin le problème de ce que l’on appellera rapidement l’  « art » qui est également en question. L’art n’est pas que « sublimation ». L’art, en plus d’être désir de jouissance plus ou moins immédiate, est aussi, parfois, expression d’un mal-être. Il peut être considéré comme pouvant traduire un déséquilibre d’ordre personnel, relever de certaines formes de la pathologie. L’art n’est pas que création divine pour l’éternité et pour la pérennité de l’auteur au-delà de sa mort, elle est aussi simple et douloureuse tentative de combler des manques vécus dans l’enfance et au quotidien. Antonin Artaud a fort merveilleusement et justement écrit : " Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l’enfer " . L’art, mineur ou majeur, peut donner de sublimes oeuvres mais au prix, parfois, d’une relative souffrance de l’artiste – souffrance intérieure ou provoquée par le monde extérieur, par les autres. Personne n’a-t-il donc le droit de se soigner, de régler ses problèmes de jeunesse, de se sentir bien dans sa peau, assagi ? Quitte à abandonner – momentanément ou définitivement – l’expression artistique et à décevoir certaines attentes ?

Raw Power n’est pas entaché par SFR. Il restera à jamais Raw Power. Un brûlot indépassable, un des seuls disques, avec Fun House (1970) bien sûr, qui exprime et fasse ressentir réellement ce qu’est la violence pulsionnelle humaine et infra-humaine – au niveau symbolique. L’Histoire le retiendra. À chacun, s’il le souhaite, de changer de chaîne pour sauter les pages de publicité, voire même de changer d’artiste. Pour notre part, nous qui avons un esprit de relative fidélité pour ceux qui nous ont aidé à être et devenir ce que nous sommes et devenons, nous continuerons à suivre avec une relative bienveillance – n’empêchant cependant pas tout esprit critique – le parcours du « Loco Mosquito ». Y compris dans ses errements… Car l’errance est humaine.

 

Photo : Alexandra Lisbonne

A propos de Enrique SEKNADJE

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