Grails – "Burning off impureties"

 
Du post rock en cinémascope, celui des grands espaces arpentés la nuit tombante (ou venue ou finissante au choix) par une longue et silencieuse (on ne chante pas ici, on ne parle même pas) caravane qui avancerait à son pas, résolue, droit devant, voici "Burning off impurities" un album de Grails, combo originaire de Portland, sorti en 2007 et que l’on découvre hagard et euphorique aujourd’hui seulement.

Une guitare, une basse, une batterie, un clavier et ses effets, un violon par moment : une jouissance auditive de tous les instants pour ce rock instrumental et cérébral aux subtiles ruptures de ton.

Un album long de 50 petites minutes en 7 longues pistes (la plus courte durant plus de 4 minutes) et un intermède (à leur échelle, deux minutes tout de même) qui semble en faire deux fois plus tant il nous emmène loin et haut. Une fois n’est pas coutume c’est sous forme de track by track que nous vous emmenons à notre tour à la découverte de ce fabuleux disque.
 

Soft Temple
Voilà un premier titre qui porte bien son nom, une cathédrale d’allumettes qui en impose,rait la maitrise stupéfiante des instruments (une constante tout au long des morceaux ici, des albums devrait-on dire) couplée à une science achevée du tempo, voilà un trip hypnotique d’une classe invraisemblable au déroulé à la fois oppressant et beau, ce duel de guitares acoustiques et cette envolée hargneuse emportent tout sur leur passage.
 
More extinction
Une batterie pétaradante et une basse minimaliste, toutes deux enrichies d’un clavecin aérien et d’un tempo en forme de gouttes de pluie, voilà une véritable expérience des sens, à écouter  de préférence très fort chez soi et non via le son compressé et calfeutré de nos lecteurs mobiles. C’est là un morceau court, deux minutes, une transition en fait après seulement un seul morceau, une plage contemplative qui éclaircit la route entre les deux pavés de 7 et 8 minutes qui précèdent et suivent. Une piste qui évoque les premiers soubresauts de Tortoise, ce côté machine implacable non dénuée le cas présent (contrairement peut-être aux premiers travaux de la Tortue) de chaleur et d’humain. 
 
Silk Rd
La caravane s’en repart après la précédente halte. La musique ici est comme un tourbillon qui s’agiterait à bonne distance mais qui se rapprocherait méthodiquement toutes les 32 mesures jusqu’à nous saisir et nous emporter avec lui sans aucune crainte, juste la relative et jubilatoire ivresse des grands manèges. Deux sommets déjà en autant de pistes et un intermède, l’affaire est grave.
 
Drawn curtains
La musique ici fome un magma sonore inquiétant adouci par un tempo rassurant bien que balbutiant. La guitare se fait crissante, évanescente, lustrée et donne à un moment l’impression de se reproduire en mode exponentiel mais à tort. C’est en effet de derrière que vient le danger, c’est que c’est traitre un violon, on ne le dira jamais assez.
 
 

 

Outer banks
Les rives d’un cours d’eau, son ressac, le batteur qui essaie de faire du feu en frottant ses baguettes avec la certitude de réussir mais à l’économie car il sait que cela prendra du temps. Une rythmique métronome semblable à celle entendue du côté de Can bien entendu, l’une des pierres philosophales de ce genre de transe mystique et molle. Le batteur frotte ses baguettes mais la guitare s’en vient faire ensuite office de briquet, elle s’agite tandis que la basse tout près se branche en mode dub, ce minimal groove lancinant. Ce sentiment ensuite de l’imminence d’une brisure rythmique de grande ampleur qui ne vient pourtant pas, ce plaisir doublé de l’agacement à l’attendre.
 
Tout ça et nous n’en sommes qu’à la moitié des 8 minutes du titre.
 
Ce sentiment alors d’assister là à une hallucination auditive proche de cellesdéveloppée en mode instrumental par les Doors, dans sa veine expérimentale c’est là une influence palpable du Krautrock d’ailleurs. Oui cette transe, celle de The End par exemple, du quartet de Venice Beach, cette progression musicale-là mais délestée de ses ornements pop, de son chant, de ses couplets, de son refrain, juste le pur mantra qui s’agite, oui cet Outer banks c’est The End des Doors plongé dans une ronde nocturne et infernale.
 
Dead vine blues :
Superbe espagnolade acoustique (un peu à la manière de Gastr del Sol sur l’album Camoufleur) et une très belle mélodie ainsi mise en joue, basse et batterie arrivant de concert et accélèrant irrésistiblement le propos. A noter la superbe construction mélodique du morceau, cette explosion structurée puis un break aérien (que dis-je, stratosphérique) qui calme le jeu en bout de piste.
 
Origin-ing
Nous voilà ici aux prises avec moult méandres opaques qui tendent un moment à l’éclaircissement avant une forte déflagration à laquelle résiste courageusement la mélodie. Ces brisures, ces cassures, ce relief découpé au scalpel, tout ceci est poignant.
 
Burning’ off impureties
Un crescendo sonique terrifiant avec toujours le dessein très fortement ancréeici de faire appel à nos sens, une ode à l’hypnose musicale peut-être, du moins à l’inconscient voyageur.
 
Alors que le groupe avait sorti jusque-là quatre disques de qualité laissant voir une progression constante et un enrichissement qualitatif du son, ce « Burning Off Impurities » de Grails donne l’impression de toucher du doigt et des oreilles un sommet de cette décennie et une illustration de ce que pourrait être l’idée de perfection en matière de post-rock, une pièce de choix et une véritable expérience d’écoute. On frémit à l’idée de déchirer le blister de « Doomsdayer’s Holiday », dernier album du groupe en date et sorti fin 2008. Il faudra bien l’écouter de toute façon, pareil trésor cacherait-il un petit frère ?
 
 
A suivre.

 

 
 
 
 

A propos de Bruno Piszorowicz

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