Entretien avec Lio, Jacques Duvall et Benjamin Schoos : Phantom feat. Lio

Phantom feat. Lio N’EST PAS le nouvel album de Lio ! S’il en fallait la preuve, c’est bel et bien accompagnée de Jacques Duvall et Benjamin Schoos qu’elle en a fait la promo parisienne récemment, et non pas seule. Duvall en qualité de parolier de la plupart des chansons du disque (comme au "bon vieux temps", donc, celui de Banana Split, entre autres, référence toujours incontournable, pour leurs auteurs et interprètes aussi, on le verra) et Schoos en tant que compositeur et producteur, puisque, Phantom, c’est d’abord sa chose, un collectif au service de ses propres chansons en tant qu’interprète mais aussi, ces derniers temps, de Jacques Duvall et de Marie-France, autre égérie du Paris de la fin des 70’s.
Ajoutons que Benjamin Schoos, aka Miam Monster Miam, fut aussi la cheville ouvrière de l’excellent et récent Le Cowboy et la call girl, toujours de Jacques Duvall, défendu ici même. Cet album sera donc l’occasion de la première question d’une interview particulièrement sympathique et rigolarde, ayant vite dévié vers des sujets un peu annexes (les us républicains de la monarchie belge, Alain Delon ou Beth Ditto)…

A travers ces albums réalisés avec Benjamin (Schoos), peut-on parler pour vous, Lio et Jacques (Duvall) d’un "retour aux sources" ?

Jacques Duvall : Pas vraiment de la musique que l’on faisait, en tout cas, mais de celle qu’on écoutait il y a trente ans, oui. Nous n’étions pas nous-mêmes vraiment punks, mais c’était la musique qu’on écoutait et on traînait beaucoup avec les punks. Et puis, à la base, Banana Split, c’est une chanson punk !
Lio : Absolument ! Seulement, on a décidé de l’enregistrer différemment, en lui donnant une tonalité beaucoup plus pop, parce qu’on trouvait ça plus intéressant et plus novateur. En fait, notre demande à Marc Moulin, notre producteur de l’époque (malheureusement disparu en septembre 2008), c’était d’associer Kraftwerk, Blondie et Little Eva (1) !
Jacques : Marc l’avait d’ailleurs très bien compris et très bien rendu.
Lio : Complètement. Kraftwerk, c’était pour le côté industriel et synthétique, Blondie pour l’énergie rock, et Little Eva pour l’univers pop, celui des girls band, de la Motown, de Spector… On avait aussi découvert le disco et on souhaitait utiliser les synthétiseurs de façon plus chaude, plus organique et joyeuse, acidulée ! J’étais très fan de Blondie, je disais à Jacques que c’était ce que je voulais faire. D’une façon générale, on était très à l’écoute des nouveautés et notamment du mouvement "növö". J’ai dévoré Növö Vision d’Yves Adrien à sa sortie…
Benjamin Schoos : Personnellement, à travers ces disques, je n’ai aucune volonté de revenir aux sources ou de ressusciter une époque. Il n’y a pas d’"attitude", dans la démarche, c’est beaucoup plus spontané que ça. Phantom feat. Lio est plutôt une suite logique aux albums que j’avais déjà enregistrés avec Jacques et Marie-France. En cherchant une nouvelle interprète, j’ai pensé à Lio. La mythologie du rock, en fait, je m’en fous.

C’est ce côté spontané qui explique l’enregistrement de l’album en deux ou trois jours ?

Benjamin : Oui, bien sûr, tout s’est fait très vite. J’ai envoyé les musiques à Jacques en mp3 et il m’a renvoyé les paroles de toutes les chansons en même temps, dans l’ordre exact, c’était assez étonnant ! On voulait garder un son assez brut, un peu sale, très blues, à base de jams improvisées pour certains morceaux, qui en gardent encore la trace, comme Noir violette. Plusieurs morceaux sont d’ailleurs construits sur une seule note, un peu comme Suicide, qui est une influence forte, pour moi.
Lio : Si on était parti six mois enregistrer l’album à Los Angeles, c’est sûr qu’on n’aurait pas obtenu le même résultat. D’ailleurs, ça n’aurait pas du tout marché !

Est-ce qu’on peut dire qu’il s’agit de chansons pop mais jouées avec un son rock ?

Benjamin : Tout à fait. Ta cervelle est en grève, par exemple, c’est une chanson Beatles !

Derrière l'un de ces masques se cache Benjamin Schoos...
Derrière l’un de ces masques se cache Benjamin Schoos…

Est-ce que ce disque est aussi une "réponse" à la nouvelle vague du "baby rock" français (surtout parisien), les Plastiscines, Second Sex ?…

Lio : Qu’est-ce qu’on pourrait bien leur dire ? Ils ne nous écoutent même pas, ils ne savent même pas qu’on existe !
Jacques : Pour être francs, on est un peu trop vieux pour écouter vraiment ça. J’ai des copains qui aiment bien les Plastiscines, elles ont l’air mignonnes sur les photos, mais je n’écoute pas…
Lio : Les BB Brunes et tous ces groupes, c’est une énergie très brute, venue d’un rock qu’on connaît tous. Après, ça reste Paris, quoi !
Jacques : Et puis on doit assumer notre côté vieux con.
Lio : Voilà ! Moi, j’espère bien qu’ils vont trouver notre album merdique et penser que je suis une vieille connasse. C’est la logique. On ne peut pas demander à des gamins de penser autre chose…
Jacques : En 77, je me souviens que j’étais un peu déçu que Keith Richards crache sur les punks mais, avec le recul, sa réaction était beaucoup plus honnête, je trouve.
Lio : Il faut bien que les vieux fassent chier les jeunes ! Et que les jeunes détestent les vieux, c’est le processus normal.

En même temps, au même moment, Neil Young écrivait une chanson à la gloire de Johnny Rotten (Hey Hey My My, sur Rust never Sleeps)…

Lio : Oui mais c’est pathétique… (éclats de rires) Je suis désolée, quoi… Faut pas faire ça !
Benjamin : Elle a raison, je crois qu’il faut garder un minimum de mauvaise foi. Tout le monde il est pas beau, tout le monde il est pas gentil.
Lio : Il faut surtout avoir suffisamment de distance, ce ne sont que des moments qui passent. Et je trouve tout à fait bien que les Plastiscines me trouvent vieille, moche et pas intéressante. Et si elles disent ça un jour dans la presse, je vais dire que ce sont des idiotes, évidemment. Mais c’est de bonne guerre. En même temps, si l’inverse se passe, je trouverai ça très gai, hein ! Mais on ne peut pas se situer au milieu de groupes qui ont 18 ans de moyenne d’âge, ça n’est juste pas du tout du tout comparable, je pense. Nous, on a digéré les choses déjà autrement, eux le découvrent aussi d’une autre manière. Le chemin n’est pas le même, c’est logique et normal.

Du coup, qui va écouter votre album, alors, selon vous ?

Lio : Mais personne ! (éclats de rires) Comme d’habitude… On a pris le risque sur 3 000 exemplaires, on va bien trouver 3 000 paumés qui vont l’acheter. (rires) Non, franchement, on ne sait pas à qui on s’adresse.
Benjamin : Et on s’en fout, quelque part ! Moi, personnellement, je m’en fous.
Lio : On est très heureux à chaque fois que ça touche les gens et qu’on a un vrai échange, parce que c’est ici, maintenant, et si on peut faire partager ce moment, tant mieux. Mais on ne s’est jamais non plus posé la question d’à quel public on s’adresse. De toute façon, il n’existe pas "un" public particulier. Il faut quand même savoir que même quand tu as vendu deux millions de disques en France, il y a peut-être 60 millions de personnes qui te détestent, puisqu’on est 65 millions. Le public, ça reste une nébuleuse… Qui peut aussi devenir très facho et très con. "Le pluriel ne vaut rien à l’homme et sitôt qu’on / Est plus de quatre on est une bande de cons / Bande à part, sacrebleu, c’est ma règle et j’y tiens / Au faisceau des phallus, on n’verra pas le mien" (2) !

Dans votre démarche, surtout celle de Benjamin avec le label Freaksville, y’a-t-il la revendication d’une "identité belge", d’une "belgitude" (comme dirait Ségolène…) ?

Benjamin : Pas spécialement, mais ça transparaît. Dans la musique, dans l’attitude… on est sans doute moins poseur que beaucoup de groupes français. On est belges, il y a quand même une différence avec les Français. Même si on parle la même langue, je trouve que nous sommes parfois plus proches des Anglais, au niveau de l’humour, par exemple. Je dis ça sans méchanceté. Je pense qu’il y a des différences dans la manière de faire de la musique… (s’adressant à Lio) Enfin, tu connais mieux que moi…
Lio : Oui, je trouve qu’il y a quand même une différence fondamentale, c’est justement cette immédiateté à faire les choses sans commencer à penser image, costumes… Je pense fondamentalement que Benjamin a un côté cérébral, que sa radicalité, il la pense aussi quelquefois. Mais ce n’est pas la pensée qui prend le dessus, c’est l’action, toujours.
Jacques : Et puis, en Belgique, les enjeux ne sont pas importants. A Paris, ce qui est à la mode est très important. Rencontrer le journaliste de tel magazine, c’est très important. Pas à Bruxelles…
Lio : Quand j’ai démarré, à Paris, c’était très important de pouvoir rentrer au Palace et aux Bains-Douches. Et c’était un drame pour Jacno et Elli si on ne pouvait pas. Il fallait vraiment être dans cette mouvance-là et dans l’élite de ces gens qui bougent. En Belgique, on s’en fout. Y’a pas un mec qui t’empêche d’entrer au Mirano, qui était la boîte super in à l’époque. On y va, on fait les choses, il y a quelque chose de plus brut.
Jacques : Ça ne représente pas assez de choses, la Belgique est un petit pays. Le type qui présente le journal télévisé, vous pouvez le croiser…
Lio : Mais même les ministres !
Jacques : Oui, même les ministres. On les croise dans le tram, dans le métro… Wilfried Martens, je le croise dans le tram.
Lio : Quand tu rencontres un ministre en France, tu as les gyrophares, trois bagnoles, tu arrives pas la porte dérobée… c’est James Bond, hein ! Je te jure, tu te dis, cette voiture va s’autodétruire, c’est pas possible ! Un jour, j’avais rendez-vous avec la ministre belge de la Famille à l’occasion de la journée de la Femme. On m’a donné un rendez-vous dans un restaurant tout à fait ordinaire, comme celui où nous sommes. Elle est arrivée en retard, sans personne avec elle, en me disant "Je suis désolée mais je ne trouvais pas de place pour garer ma voiture". Et là, j’ai pas pu m’empêcher de lui demander "Mais, vous la conduisez vous-même ?". Elle me dit "Oui, c’est une vieille Volkswagen". Et là, je me suis dit, mais c’est le jour et la nuit ! Evidemment que ça ne pourra jamais être le même pays ! On ne peut jamais avoir les mêmes enjeux. Eh bien dans le rock, c’est pareil.

Paradoxalement, la Belgique a des usages moins monarchiques que la France, alors ?

Lio : Evidemment ! La République française est beaucoup plus monarchique que la monarchie belge, sans aucun doute (3).

Bon, allez, on vend la mêche : Benjamin, c'est le guitariste énervé au premier plan
Bon, allez, on vend la mêche : Benjamin, c’est le guitariste énervé au premier plan

Lio, il paraît que c’est votre dernier album ?

Lio : Je ne sais pas où est-ce que j’ai lu ça… Les gens me ressortent ça à chaque fois.
Jacques : A mon avis, ça doit être l’éternelle confusion entre ton dernier album, donc le dernier qui est sorti, et ton dernier de tous les temps…

Donc, ça n’est pas le dernier ?

Lio : Déjà, ça ne peut pas être le dernier, puisque j’en ai un qui est prévu pour septembre 2010 ! Donc, je suis bien embêtée, est-ce que je dois dire que c’est celui-là qui sera le dernier, pour faire un peu monter la sauce ? (rires) Allez, dites-ça ! Dites "Lio m’a dit que c’était le prochain qui sera le dernier" (rires) Qui "serait" le dernier, et restez un peu ambigu parce que, comme ça, les gens ne savent pas trop quoi penser…

Il sera dans quel style, alors ?

Lio : Il y a des chansons, une, en particulier, qui auraient pu être sur l’album de Phantom. Et il y a quelques chansons comme La Veille de ma naissance ou même Je ne suis pas encore prête qui auraient très pu se retrouver dans le disque que je vais faire, qui est quand même un disque plus littéraire, moins dans l’énergie première. On le fait sans un sou mais avec beaucoup de temps et Jérémie Lefèvre, avec qui je travaille et qui est l’acolyte de Pascale Borel (ex-moitié du duo Mikado), peaufine chaque truc pendant des heures chez lui. Il a mis six ou sept mois à écrire certains textes, ça, Duvall, il ne fait pas, il n’écrit pas un texte en sept mois, il le fait, quoi ! Ça ne va pas du tout être la même énergie.

Sans Benjamin et Jacques ?

Lio : Si, Jacques a écrit des chansons dessus. Pour le moment deux, mais encore probablement d’autres. Il y aura aussi des chansons d’Elisa Point, de Saule, également.
Jacques : On fait aussi une nouvelle chanson avec Dan Leksman, qui était le premier producteur de Lio et qui a écrit Ta cervelle est en grève, sur l’album de Phantom.

Benjamin, vous avez aussi un album à venir en 2010 ?

Benjamin : Oui, La Femme plastique. C’est un album sur lequel la plupart des chansons seront écrites sur une note.

Sur scène, vous jouez avec les cagoules avec lesquelles vous posez sur la pochette du disque ?

Benjamin : Non, non. Le problème des cagoules c’est que soit on les met et on les garde tout le concert, ce qui est quand même difficile, au niveau respiration. Soit on les met au début et on les enlève ensuite, mais c’est ridicule. Si on les met, il faut les assumer.
Lio : Il faut que tu les fasses dans un tissu aéré… Mais alors, tout d’un coup, ça ne devient plus du tout immédiat. Autant prendre la cagoule, "allez viens, on l’achète, on la met !", ça, c’est un truc immédiat, dans une énergie vitale ; autant se mettre à réfléchir qu’il faut des cagoules aérées pour pouvoir les garder sur scène… tout de suite, ça fait parisien ! (rires) Je le dis vraiment sans porter de jugement de valeur parce que, nous, on adorait Frenchy but chic dans Rock&Folk, la chronique de Jean-Eric Perrin sur tous les groupes parisiens, on était des fans, Duvall et moi, de toute la scène parisienne…
Jacques : Les Stinky Toys…
Lio : Parce qu’ils étaient si beaux, si incroyablement sexy et esthétiques, mais parfois, quand on voyait la condescendance avec laquelle ils nous regardaient, on ne pouvait pas s’empêcher de rigoler un bon coup. Parce que on se disait "mais attends, ils sont huit mois en retard musicalement par rapport à nous !". Le fond du truc, c’est quand même la musique.
Benjamin : Par exemple, nous sommes très critiqués sur le fait que nous ne portons pas de pantalon en cuir, sur scène. Les gens nous disent souvent "c’est super bien mais y’a pas assez de pantalons en cuir !".
Lio : Tu vois, moi qui habite à Paris, j’ai tout compris ! Je mets le pantalon en cuir ! (rires) Celui-là, acheté chez Zara. Mais quand Lanvin m’en prêtera un,  je serai encore plus in, j’aurai les faveurs de Vogue ! (rires) Mais je n’en suis pas encore là, Lanvin m’envoie péter pour le moment. Ils habillent Lou Doillon mais pas Lio…
Benjamin : Mais maintenant que Gossip a chanté Banana Split
Lio : Oui, oui, oui ! On lui a demandé de chanter sa chanson française préférée, elle a fait "Bananana, Bananana, Banana Split"… C’était impeccable ! J’adore, je trouve que Beth Ditto a une pêche… Je trouve qu’elle ressemble à Madonna. (à Benjamin, sceptique) Tu ne trouves pas, dans le visage ?
Benjamin : De loin… (éclats de rires)
Lio : Non, justement, de très près !
Benjamin : Ça n’a rien à voir, mais vous avez vu cet article, je crois que c’est dans Libération, où Alain Delon parle de Filip, des 2Be3 ? Plutôt que de rendre un hommage classique, il dit : "Filip était un mec remarquable. Il venait souvent chez moi pour m’interroger sur ma beauté". (hilarité générale)
Jacques : "Il était très beau, d’ailleurs, il me ressemblait beaucoup".
Lio : C’est génial, c’est des grands moments, ça…

(1) Little Eva connut notamment un immense succès en 1962 avec The Loco-motion, écrit et produit par le couple Carole King et Gerry Goffin.
(2) Extrait du
Pluriel, de Georges Brassens.
(3) Il est probablement utile de préciser que cet entretien a été réalisé AVANT les dernières aventures du Prince Jean…

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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