Entretien avec Alain Pire : Syd Barrett, Pink Floyd et le rock psychédélique

 
Dans la foulée de notre présentation de l’ouvrage de Julian Palacios consacré à Syd Barrett, nous avons souhaité rencontrer Alain Pire, traducteur du livre. Musicien depuis 1968, Alain Pire est, par ailleurs, l’auteur d’une somme remarquable sur le psychédélisme anglais intitulée Anthropologie du rock psychédélique anglais : contre-culture, drogues et musique (Camion Blanc, 2011). Le regard qu’il propose ici sur Syd Barrett et Pink Floyd resitue ceux-ci dans un vaste mouvement musical et sociétal qui a modifié profondément la culture anglaise et mondiale durant la seconde moitié des années soixante.


De quelle façon t’es-tu retrouvé à réaliser la traduction du livre de Julian Palacios ?
C’est très simple. J’ai sorti mon bouquin chez Camion Blanc et il m’avait commandé un livre sur le psychédélisme américain. Un jour, le patron de Camion Blanc m’a téléphoné et m’a dit : « On a les droits du bouquin de Palacios, est-ce que cela t’intéresserait de le traduire parce que ça entre dans ta démarche ? » J’ai dit oui. C’est ma première traduction. Ça c’est fait très simplement mais le travail lui était moins simple parce que Palacios a une écriture très imagée. On est d’ailleurs devenus amis via Facebook. On se parle de temps en temps. Palacios est un peintre et un musicien. Il est Américain, d’origine sud-américaine. C’est étonnant car on aurait pu penser que c’était un Anglais. La difficulté était de retranscrire son écriture assez riche en Français. C’était assez gros aussi, 850 pages. Tous les soirs, je traduisais en temps réel, page par page. J’étais content d’arriver au bout ! Mais le sujet me passionnait. Je connaissais Syd Barrett mais pas de manière aussi précise.
 
Pink Floyd apparaît au sein d’un magma d’événements qui vont créer le courant psychédélique. Comment situer le groupe dans cette histoire ?
Pink Floyd était un peu à part. Il n’y avait pratiquement personne qui faisait de la musique comme eux. Premièrement, ils faisaient une musique live extrêmement expérimentale, souvent sur un seul accord, qui, en fonction de l’inspiration, pouvait durer cinq minutes ou trente-cinq minutes. C’est le côté expérimental de Syd Barrett porté sur les recherches avec sa chambre d’échos, avec le slide, etc. Rick Wright, au clavier, faisait aussi plein de recherches avec sa propre chambre d’échos. Pink Floyd arrivait à avoir un son que personne n’avait. Deuxièmement, il y avait l’autre facette de Barrett : celle du compositeur pop. C’est ce qui a fait que Pink Floyd a eu des difficultés à exister au début. Les gens les avaient entendus à la radio et voulaient les singles alors qu’eux voulaient avoir une démarche arty et proposer plutôt leurs développements musicaux sur scène. Tous les groupes psychédéliques de cette époque là étaient un peu uniques car ils inventaient en temps réel en fonction des influences que les musiciens avaient, avant le psychédélisme, sur lequel ils remettaient une couche : Eric Clapton avec une couche plus blues, les Beatles avec une couche plus pop, Soft Machine avec une couche plus jazz, etc. Chacun venait avec son background et expérimentait. Le fil conducteur, c’était l’expérimentation face à un certain public qui à l’époque, justement, était ouvert à la découverte. C’était une sorte d’émulation à double entrée. Il y avait un public intéressé par la musique contemporaine, le Free Jazz, Coltrane, les premiers balbutiements de la musique électronique, John Cage, Stockhausen, etc. Les gens étaient prêts à entendre des sonorités différentes.

 

En ce sens, l’expérimentation de Syd Barrett en concert n’est pas très éloignée de l’expérimentation en studio et de certains effets sonores que l’on trouve chez les Beatles par exemple ?
Tout à fait ! Dans le documentaire de Peter Whitehead (cf. extrait ci-dessus), on voit tout le travail sonore que fait Syd Barrett. C’est incroyable ! Syd Barrett n’est pas un technicien, pas un virtuose, mais c’est quelqu’un qui contrôle bien les sons, qui peut reproduire à lui seul quelque chose qu’il aurait fallu très longtemps, avec beaucoup de matériel, pour l’enregistrer en studio. Barrett ne lisait pas les manuels. Il était très instinctif mais il avait une propension à maîtriser la technologie. Il avait vite compris comment fonctionnaient les choses et il savait en tirer des sons que personne d’autre ne savait tirer. C’est une des facettes de son génie. Le psychédélisme de studio, c’est la construction à la Beatles avec des arrangements écrits, du mixage, des sonorités, des effets qu’on met sur les voix qui font que, globalement, cela donne quelque chose de psychédélique. Alors que Pink Floyd, en public, c’était quelque chose de spontané. Il y avait des sonorités qui faisaient automatiquement référence à une certaine forme de rêve, d’univers parallèle…

A ce propos, tu soulignes dans ton livre l’importance prise par l’enfance, les contes pour enfants ou encore les romans de Tolkien dans les chansons de beaucoup de groupes psychédéliques : les Beatles (Strawberry Fields Forever, Penny Lane), les Pretty Things (Talking about the good times), Tomorrow (Three Jolly Little Dwarfs) et, bien évidemment, Pink Floyd (Mathilda Mother, The Gnome)…
C’est une époque qui était beaucoup plus innocente que la nôtre. On n’est pas encore dans la crise de 1973. On est en plein boom économique : il y a eu 30% d’augmentation des salaires entre 1955 et 1973 sans inflation. Donc, les gens avaient de l’argent et il y avait une espèce d’insouciance, une espèce de joie de vivre dans l’air. Il y avait une énergie positive. Et puis, tous ces musiciens étaient aussi très jeunes. Pour Syd Barrett, les contes de fée que sa mère lui lisait enfant, les contes et légendes, étaient très prégnants. Je suis allé aussi à Cambridge l’année dernière pour rencontrer Jenny Spires, l’ex-petite amie de Barrett. Je n’étais jamais allé à Cambridge et j’ai aussi compris des choses. Il y a là une douceur de vivre qui existe encore aujourd’hui. Donc, il faut imaginer à l’époque ! Les membres de Pink Floyd ont baigné dans cette ambiance pastorale…

Chez Syd Barrett, j’ai l’impression que ce rapport à l’enfance va au-delà d’une certaine insouciance. Comme chez Brian Wilson, il y a un véritable enfermement dans l’enfance.
Oui. Il y a une forme de régression de sa part et, quelque part, tant mieux pour nous puisqu’on a pu profiter de son génie qui n’a existé que quelques années. Syd Barrett a composé l’entièreté de son répertoire en deux ans puis il s’est vraiment éteint. Il n’est pas mort jeune mais c’est finalement un peu comme une mort. C’était quelqu’un de brillant, de très beau, etc. Une fois qu’il est arrivé à Londres, ça n’a plus été la même chose et son enfance à Cambridge l’a hanté toute sa vie. D’ailleurs, il est retourné vivre chez sa mère. C’est quelqu’un qui n’a probablement pas réussi à couper le cordon. Son père est mort quand il était très jeune. On sait difficilement se mettre dans la tête des gens. Il n’a pas vraiment changé alors que quelqu’un comme Lennon a eu sa période psychédélique puis est passé à autre chose. Barrett, lui, est resté bloqué.

La scène psychédélique anglaise est moins engagée politiquement que la scène psychédélique américaine ?
Quand les Anglais se sont aperçus que les marches d’Aldermaston pour le désarmement nucléaire et pour la paix ne fonctionnaient pas, ils se sont dits : « Puisque c’est comme ça, devenons hédonistes ! » Par ailleurs, les « art schools », qui n’existaient pas aux Etats-Unis, ont été déterminantes. Beaucoup de musiciens étaient des artistes. Ils étudiaient la peinture, la sculpture… Il y avait un esprit très arty chez ces gens-là. Cependant, à partir de 1968, cela change. Il y a Street Fighting Man des Rolling Stones. On retourne dans la rue. Mais juste avant, il y a eu une période extrêmement naïve qui a un charme qui continue à me séduire après tant d’années.
 
 
 

 La pochette de The Piper at the Gates of Dawn

Justement, la trajectoire créative de Syd Barrett épouse vraiment cette période, de 1965 à 1967, avant de décliner à partir de 1968.
Oui, tout à fait. Après, il fait encore deux albums puis cela se termine de façon pathétique pour lui. Il y a la dualité entre ce qu’il a été et ce qu’il est devenu quand on voit les photos de la fin de sa vie, quand on lit les propos parfois incohérents qu’il tenait. Pour ma part, ce que j’aime chez Barrett, c’est plutôt avant qu’après.

Syd Barrett est aussi celui qui annonce la fin du mouvement psychédélique en le rendant populaire auprès d’une large audience en composant Arnold Layne en 1967.
Il était ambivalent. Dans une interview, il dit : « We want to be Pop Stars ! » La première chose que les membres de Pink Floyd ont faite après la vente de leur album, c’est d’acheter une Rolls Royce, d’occasion. C’est symptomatique. C’était quand même des jeunes gens qui venaient de la bourgeoisie. Ce n’était pas des prolétaires, ce n’était pas Steve Marriott…


A l’UFO, Pink Floyd partageait la scène avec des groupes plus radicaux comme les Social Deviants ou AMM.
Oui. Ces groupes avaient une démarche sociétale. C’était des gens qui voulaient vraiment changer les choses mais ce n’étaient pas de très bons musiciens (Social Deviants) ou de très bons compositeurs (AMM). Ils étaient dans l’improvisation pure et, forcément, avaient une audience assez réduite. Barrett, lui, avait les deux possibilités : le sens de l’improvisation, de la création sonore et le génie de la mélodie, ce que les autres n’avaient pas. C’est ce qui fait la différence.

Comment la musique psychédélique a-t-elle évolué ensuite vers la musique progressive ?
L’expérimentation totale telle que les musiciens du mouvement psychédélique l’avaient développée était difficile à faire passer. Pink Floyd avait un public averti à Londres mais, dès qu’ils jouaient en province, ils se prenaient des canettes de bières. Il y a eu cette transition vers quelque chose de planant et, je ne sais pas pourquoi, ça a correspondu au goût des gens. Pink Floyd est devenu un groupe mondial, après le départ de Syd Barrett, en développant de longs morceaux plus structurés que ne l’étaient les morceaux psychédéliques. Quelqu’un comme Steve Howe a fait partie d’un groupe psychédélique, Tomorrow, puis a joué dans Yes, groupe emblématique du rock progressif. Il y a pas mal de musiciens qui ont fait partie de groupes plus ou moins psychédéliques et qui ont évolué naturellement vers une musique plus contrôlée, « less freak out » comme certains ont pu le dire, moins livrée à l’inspiration du moment… Il y a eu un besoin de recadrer les choses, de recentrer sur la partie technique de la musique, moins sur la partie improvisée. Le rock progressif est une musique beaucoup plus écrite. Alors qu’il est pratiquement impossible de retranscrire une partition d’un concert de Pink Floyd du temps de Syd Barrett, on pourrait le faire avec le Pink Floyd dirigé par Roger Waters. Pourquoi est-ce arrivé ? C’est difficile à dire. Il y a une réminiscence du psychédélisme dans le rock progressif parce que c’est planant et hors format radio, ce qu’était aussi le psychédélisme. Ensuite, le rock progressif a évolué vers un côté beaucoup plus stylisé et, dès qu’on est arrivé dans les années 73-75, il a perdu de sa fraîcheur. C’est pour ça que le punk est arrivé, pour donner un grand coup de pied dans la fourmilière ! (rires)
 
Photo 4 : La pochette de The Madcap Laughs

Si l’on revient sur la période psychédélique, l’usage des drogues est omniprésent.
Cette part des drogues est indissociable, selon moi, d’une certaine forme de musique. C’est toujours très délicat d’en parler mais tu ne fais pas d’un âne un cheval de course. Tous les témoins de l’époque que j’ai pu interviewer m’ont dit que, sur un terreau fertile, sur quelqu’un de créatif, les drogues le faisaient penser différemment. Cela ouvrait des portes intérieures que les musiciens exploraient et qu’ils arrivaient à retranscrire musicalement. C’est un facteur qui est essentiel dans le psychédélisme mais il fallait préalablement avoir quelque chose à dire. C’est indissociable de la musique que produisait Syd Barrett. Par contre, les autres membres de Pink Floyd étaient plutôt cleans, buveurs de Guinness plus qu’amateurs de drogues. Roger Waters était très dans le contrôle mais c’est Barrett qui, au départ, était la principale source de composition du groupe.

Julian Palacios rappelle aussi l’influence de Syd Barrett sur de nombreux musiciens dont Jimi Hendrix notamment.
Barrett impressionnait. Quand on entendait les sons qui pouvaient sortir de son matériel, les gens allaient le voir et se demandaient comment il faisait pour produire de telles sonorités avec sa guitare, une simple chambre d’échos et un ampli. Il n’avait pas beaucoup de matériel mais il savait l’exploiter à fond de manière extrêmement créative. Avant lui, c’était les Shadows, des gens qui grattaient avec un son très clair. Barrett est quelqu’un qui a innové, qui a fait progresser la guitare alors qu’on ne le cite pas souvent comme guitariste. Il a vraiment fait évoluer l’instrument. Aujourd’hui, que voit-on dans les catalogues de matériel pour guitare ? Des pédales d’effets ! Si l’on ajoute sa capacité d’improvisation et son génie mélodique, Syd Barrett reste, pour moi, un des musiciens importants du XXe siècle, parfois peu reconnu. Il n’y a pas beaucoup de gens qui connaissent Syd Barrett aujourd’hui. Je connais plein de gens qui sont fans de Pink Floyd, qui connaissent les trucs un peu bateau du groupe mais pas Barrett, ni The Piper at the Gates of Dawn.

Tu prépares un ouvrage sur la scène psychédélique américaine. On peut s’étonner qu’il n’y ait pas eu plus de liens entre cette scène et la scène anglaise alors qu’elles se produisent exactement en même temps.
Il y a un côté interpellant. Les deux scènes évoluent en parallèle avec un certain nombre de choses communes sans que les musiciens puissent vraiment s’entendre, sauf les grands hits qui arrivaient. Par contre, entre les Byrds et les Beatles, il y a eu pas mal d’échanges. Les Byrds ont acheté une guitare Rickenbacker parce qu’ils avaient vus que George Harrison en avait une. Les Beatles ont entendu le côté country des Byrds et l’ont imité. Donc, il y avait une espèce d’échange par disques interposés. Pour les lightshows, l’histoire est un peu similaire. Il y avait les lightshows de San Francisco et ceux de Londres, les uns ne savaient pas ce que les autres faisaient… je crois à la théorie selon laquelle il y a quelque chose qui flotte dans l’air et les gens ont une espèce d’antenne qui leur permet de capter l’esprit du moment et de l’exploiter de façon similaire, même s’ils ne se sont jamais rencontrés. A l’époque, les gens voyageaient très peu. La plupart n’avaient pas les moyens de se payer un voyage transatlantique. Cela a aussi constitué une sorte de richesse car, quand tu travailles dans une forme d’isolement, tu n’es pas influencé. De nos jours, on a accès à tout tout le temps et il y a une espèce de nivellement parce qu’il n’y a plus un truc qui se développe dans un coin puis que l’on découvre subitement. Il n’y a plus de maturation possible dans un trou. A l’époque, c’était une espèce de microcosme qui se développait et, quand il y avait des talents derrière, cela explosait à la face du monde… Je vais seulement commencer à écrire sur le psychédélisme américain. Je suis sûr qu’il doit y avoir des différences culturelles avec le psychédélisme anglais. Il y a un côté plus bluegrass. Les Byrds comme le Grateful Dead, lorsqu’ils ont arrêté leur musique psychédélique sont revenus à un truc beaucoup plus country. Ils sont revenus à une musique de base qu’ils écoutaient lorsqu’ils étaient jeunes. Il y a des différences fondamentales au niveau du background musical des deux scènes. Tout reste à écrire…
 
 

Anthropologie du rock psychédélique anglais : contre-culture, drogues et musique. Paru en février 2011 chez Camion Blanc
 
 

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