S’en est-on rendu compte? Mark Oliver Everett accostera cette année les berges de la cinquantaine. Aurait-on, à l’époque de ses débuts discographiques, pensé qu’on écouterait un jour un artiste de cet âge? Pas sûr. Mais le live fast and die young a manifestement fait son temps et, peut-être, un jour même Ty Segall aura des cheveux blancs et fera l’Olympia devant un parterre assis, et peut-être même que ce sera formidable. Formidable, en attendant, Wonderful, Glorious l’est de bien des façons.

Ne pas se fier à la monochromie orange de l’écrin: après une série d’albums uniformes (la trilogie Hombre Lobo-End Times-Tomorrow Morning), le Eels nouveau tient cette fois de la collection bigarrée. Il saute immédiatement à l’oreille que jamais depuis Souljacker le son n’a été aussi riche -et dans le cas présent nettement plus blues que folk (à l’exception du magnifique On The Ropes qui arrive sans tambours et s’efface comme à regret). L’album regorge de bifurcations inattendues, dans son agencement comme au sein de la plupart des morceaux.  Après deux titres déclarant une intention pétaradante (l’excellent Bombs Away, à la fois chuchoté et vénère, et le secoué Kinda Fuzzy), Everett envoie une des plages les plus alanguies qu’il ait jamais enregistrées (Accident Prone), avant d’enchaîner avec l’énorme riff de basse saturée de Peach Blossom, premier des deux singles dévoilés (avec New Alphabet), tous deux blindés d’énérgie et lacérés, comme un Beck vintage, de breaks relâchés -et tous deux déjà au Panthéon des plus grandes réussites d’Eels. Dès son titre même, Wonderful, Glorious fait montre d’enthousiasme et d’une gourmandise qui irradie partout, jusqu’au reggae bleep-bleep (oui) de You’re my friend et au morceau final, impression de tube disco se terminant façon variété italienne (oui, oui), et au milieu le romantisme terrassant dans l’interprétation du très beau The Turnaround (comme du sublime I am building a shrine). Une gourmandise qui s’explique notamment par le fait que W,G est bien l’œuvre d’un groupe, ce qui arrive sûrement pour la première fois depuis l’inaugural Beautiful Freak. Le disque a en effet été enregistré par E en étroite collaboration avec les hommes de main l’accompagnant sur scène, les inestimables Kool G. Murder, Le Chet, P-Boo et Knuckles (what a gang!), pour une fois tous invités par le patron à participer activement à la conception du bébé -sans feuille de route trop précisément préétablie apprend-on. Et la méthode réussit particulièrement à l’affaire: l’ensemble est diablement enthousiasmant et confirme, après Tomorrow Morning mais de bien plus éclatante manière, que la joie et l’espoir siéent à E au moins autant que l’amertume et la dépression. That’s good news. D’autant que son songwriting est lui aussi en pleine forme, bardé de punchlines et d’envies d’en découdre (dès le début de l’album, un festival de «If you’re not ready then you’d better get out» ou «don’t mess with me I’m up for the fight» donne le ton).


Album probablement le plus pop et sans doute le plus drôle de son auteur, cet opus est aussi un grand disque sur le bonheur, son impossibilité et l’authentique joie qui résulte de sa poursuite sans cesse relancée («a living breathing result of the fight»). Et Open my present peut être entendu comme une attente salace, mais aussi comme l’affirmation d’une attitude à la fois pleine de frustration (Charlie Brown-style) et d’énergie désirante face à l’existence.
Eels a déjà par le passé enregistré des disques portés par l’énergie (les «albums barbus», Souljacker et Hombre Lobo), chaudement recommandables, mais ne pouvant prétendre au statut de chef-d’œuvre comme Electro-shock blues, Daisies of the galaxy ou Blinking lights and other revelations. Allons-y:Wonderful, Glorious y parvient sans faute. Glory, hallelujah, et happy fifty mister E.



A propos de Rémi Boiteux

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