Dengue Fever – "Sleepwalking through the Mekong"

Avant la délirante “épuration” khmère rouge (cf. le récent et beau film de Roshane Saidnattar sur le sujet), il existait au Cambodge une scène musicale très dynamique et particulièrement à l’écoute des sons anglo-saxons, que la présence des troupes américaines dans la région a probablement favorisée (maigre consolation au regard de l’œuvre de désolation qu’elle y a surtout semée…).
Aux côtés de petites bluettes très sentimentales sur des airs de variété (extrême) orientalisée, de nombreuses pépites mi-garage, mi-psyché (et souvent les deux à la fois), faisaient les belles heures de la radio cambodgienne, avec la particularité étonnante que les mêmes interprètes s’illustraient indifféremment dans ces deux répertoires qui n’eurent comme triste point commun que leur éradication par les Khmers rouges et leur remplacement par des chants strictement révolutionnaires et nationalistes. Les Ros Sereysothea, Sinn Sisamouth et autres Pan Ron, dont le statut de véritables dieux vivants ne pouvaient que faire une ombre intolérable à celui de Pol Pot, l’ont payé au prix le plus cher qui soit, celui de la mort, ou de la disparition, ce qui revenait alors tristement au même…

Ros Sereysothea et Sinn Sisamouth, dans leurs années de gloire
Ros Sereysothea et Sinn Sisamouth, dans leurs années de gloire

Aujourd’hui, le Cambodge tente de tourner la page de cette sinistre époque et le meilleur moyen n’est pas forcément la nostalgie pour ces chanteurs de l’"avant". Ils font partie du patrimoine et sont infiniment respectés, mais les jeunes générations, comme partout, cèdent davantage à la mode d’une sorte de r’n’b mielleux localisé et largement asexué (la culture cambodgienne reste très prude).
Et pourtant, ce rock cambodgien continue de circuler, beaucoup sur le Net, d’ailleurs, via quelques volumes d’une compilation justement intitulée Cambodian Rocks, difficilement trouvable dans le commerce. Et via quelques musiciens un peu utopistes qui, tombés sous son charme, se sont donnés comme mission à la fois d’en perpétuer le souvenir et de le revivifier.
Les plus connus sont assurément les Californiens de Dengue Fever, qui ont poussé le perfectionnisme jusqu’à chanter eux-mêmes en cambodgien (et certains avis autorisés nous soufflent que Zac Holtzman se tire plutôt bien d’un exercice particulièrement ardu), et,  tout naturellement, de faire aussi appel à une chanteuse locale. Enfin, "locale", façon de parler, car Chhom Nimol n’a pas été recrutée au Cambodge, que les frères Holtzman connaissent pourtant très bien, mais dans le Little Phnom Penh de Long Beach, où elle exerçait comme chanteuse de karaoke (presque un genre musical en soi en Asie du Sud-Est, conférant une vraie notoriété à ses pratiquants).

Dengue Fever
Chhom Nimol

Depuis 2003 et son premier album éponyme, Dengue Fever joue donc, dans l’esprit et avec une orchestration très fidèle, la musique de la fin des 60’s et du début des 70’s, multipliant les reprises (surtout de Ros Sereysothea et Sinn Sisamouth), mais proposant aussi ses propres compositions, parfois plus atmosphériques ou psychédéliques.
Creedengue Muddywater Revival (rapport aux eaux boueuses des rizières), donc, si on veut. Et pas seulement pour le plaisir un peu honteux du mauvais calembour mais parce que CCR fut l’une des grandes inspirations des premiers rockers cambodgiens, leur classique Proud Mary ayant d’ailleurs été joliment repris (en khmer) par Ros Sereysothea.
Exercice un peu vain ? Que nenni. D’abord parce que cette musique ne reste connue que de quelques happy few et qu’elle mérite bien mieux. Ensuite parce que Dengue Fever a livré jusqu’ici trois excellents albums (Escape from Dragon House en 2005 et Venus on Earth en 2008 ont suivi le premier), susceptibles de ravir bien au-delà des inconditionnels de la sono mondiale chère au regretté Jean-François Bizot.

Dengue Fever au grand complet
Dengue Fever au grand complet

Et ce Sleepwalking through the Mekong qui nous occupe ici, il n’est pas excellent, peut-être ? Il l’est d’autant plus qu’il s’agit en fait de la bande originale d’un documentaire éponyme récemment tourné par John Pirozzi durant la tournée "au pays" du groupe(on meurt d’ailleurs d’envie de le voir mais autant dire qu’une distribution française est hélas exclue). Fidèle à son éthique, Dengue Fever ne tire nullement la couverture à lui et cet album fait la part presque aussi belle aux pionniers cambodgiens qu’au groupe lui-même et à ses nombreuses reprises (dont le très populaire Tip my Canoe, où Chhom Nimol et Zac Holtzman se glissent avec aisance dans les pas de Ros Sereysothea et Sinn Sisamouth, les interprètes originaux).
Très peu de morceaux inédits, ce qui fait donc de l’album un exercice compilatoire initiant idéalement à la fois aux années Cambodian Rocks et à Dengue Fever, dont on peut aussi apprécier les ambiances parfois plus folk, comme sur le délicat Hummingbird, que n’aurait peut-être pas renié notre chère Kelli Ali. Globalement, les amateurs de l’orgue Farfisa vintage des Sam the Sham & The Pharaohs (dont Ros Sereysothea, toujours elle, avait d’ailleurs adapté l’hymne Wooly Bully) ou autres ? (Question Mark) & The Mysterians trouveront ici leur bonheur.

Zac Holtzman et Chhon Nimol
Zac Holtzman et Chhon Nimol

Et si tout cela ne suffisait pas à vous faire succomber à votre tour à la fièvre de la dengue, sachez que les Californo-Cambodgiens poussent encore plus loin le concept de sono mondiale en traçant des ponts a priori assez incongrus entre musique du Sud-Est asiatique et musiques de l’Afrique, sub-saharienne ou de son extrême Est. On peut en effet trouver des échos du blues des Tinariwen ou d’un Ali Farka Touré dans le morceau traditionnel joué ici avec le maître Kong Nai. Quant à la filiation avec le jazz-soul éthiopien, elle est on ne plus plus explicite depuis la reprise, dès leur premier album, de l’Ethanopium du grand Mulatu Astatke (version d’ailleurs utilisée par Jim Jarmusch dans la BO de Broken Flowers), que Dengue Fever a joué en live devant un public cambodgien visiblement pas plus déconcerté que ça.

Bien plus qu’une curiosité exotique, un beau voyage, dans l’espace et dans le temps.

Dengue Fever en version unplugged, dans la forêt cambodgienne :

A propos de Cyril COSSARDEAUX

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