Cela devient symptomatique d’un nombre croissant de musiciens ayant connu leurs heures de gloire dans les années 80 et 90. Ils reforment leurs groupes après de plus ou moins longues périodes d’absence et reprennent le chemin des studios d’enregistrements et des salles de concerts. On citera ainsi Bauhaus (Go Away White, 2008), My Bloody Valentine (m b v, 2013), Depeche Mode (Delta Machine, 2013), David Bowie (The Next Day, 2013), entre autres. Certains tournent sans même de nouveau matériel à présenter, comme c’est le cas des Pixies.

Les australiens de Dead Can Dance1, groupe formé autour du noyau principal Brendan Perry et Lisa Gerrard ne faillissent pas à la règle. Après seize ans de silence studio, alors que la production fut assez régulière avec sept albums sortis entre 1984 et 19962, le duo nous a gratifié d’un nouvel album intitulé Anastasis en août 2012. Pour l’occasion, Dead Can Dance est entré chez le label belge [PIAS] (Play It Again Sam)2, alors que tous leurs albums précédents furent édités sur le mythique label anglais indépendant britannique 4AD3. Une nouvelle édition de ce même opus vient d’être augmentée le 22 avril dernier d’un live In Concert, enregistré lors de la tournée subséquente.

Pour décrire la musique de Dead Can Dance, on dira qu’elle se caractérise, au moins pour les trois premiers albums, par une certaine forme de "gothic rock". Toutefois, ce n’est pas dans le sens actuel général, volontiers orienté métal, qu’il faut entendre ce qualificatif. En ce qui concerne DCD ("amusantes" initiales pour les francophones dans ce contexte), il s’agit du gothique des années 80 que l’on nommait plutôt "dark wave". De ce fait, on peut les rapprocher à la rigueur de Bauhaus dans certains morceaux, Hollow Hills par exemple, sur l’album Mask (1981). Le groupe pionnier de Nothampton4 a d’ailleurs repris Severance, titre que l’on trouve sur The Serpent’s Egg (1988), le quatrième album de DCD5. Deux versions de cette reprise, une studio et une live, figurent sur l’album Gotham de Bauhaus (1998) enregistré pendant la tournée de reformation Resurrection Tour. La comparaison devient plus évidente avec la "dream pop" de Cocteau Twins6, le trio écossais emmené par la voix hors du commun de Liz Fraser. Plus encore, c’est This Mortal Coil qui supporte le mieux le rapprochement avec l’univers musical de DCD. This Mortal Coil7 était un collectif, monté par Ivo Watts-Russel, fondateur de 4AD, réunissant des musiciens ayant signé sous ce label. En plus de Tanya Donelly (Throwing Muses, The Breeders, Belly), Kim Deal (The Breeders, Pixies), Cocteau Twins, Manuela Rickers (Xmal Deutschland) entre autres8, les membres de Dead Can Dance ont également pris part à cette aventure. Cependant, leur participation s’est limité à trois morceaux successifs (Waves Become Wings, Barramundi et Dreams Made Flesh) sur It’ll End In Tears (1984), premier des trois albums du collectif.

Cependant, ce serait une erreur de réduire DCD à ce cliché sombre des années 80. En effet, à côté de certaines sonorités néo-classiques et médiévales (surtout dans Aion, 1990), l’autre grande caractéristique de leur musique a été amorcée avec le quatrième album (voir ci-dessus), où les sonorités de leurs débuts se sont orientées vers d’autres cultures musicales "exotiques". On parle de musique ethnique ou "world music" comme on dit, pour tenter de la classer. Mais c’est plus compliqué que cela avec DCD. Brendan Perry et Lisa Gerrard cherchent plus le métissage de ces influences "ethniques" avec leurs propres sensibilités musicales, que de simplement jouer à la manière d’extrême-orient, moyen-orient ou Afrique sub-Saharienne, par exemple. En cela, on peut rapprocher les démarches de DCD avec celles de Loreena McKennitt9, canadienne d’origine irlando-écossaise, donc les musiques sont souvent classées à la va-vite dans le celtique, alors qu’elle revendique de nombreuses influences étrangères, glanées au fil de ses voyages.

Si l’on a décrit ce qu’était jusqu’à maintenant la production de DCD, c’est que le groupe a sorti avec Anastasis10 une sorte de résumé des chapitres précédents. Ainsi, Children Of The Sun, lent et envoutant, ouvre l’album et verse presque dans l’auto-caricature des styles "hors-ethnique" ou "néo-classique" du groupe. L’électronique y apparaît plus que dans les autres titres, par l’utilisation de nappes de synthés, de même qu’Opium, le sixième et plus court morceau (5 min 46 sec tout de même). Amnesia, avec ses orchestrations à cordes frottées et frappées, ainsi que des cuivres, tend vers le néo-classique agrémenté par la voix de baryton de Brendan Perry. Dans un style plus dépouillé, All In Good Time, le huitième et dernier morceau, laisse la même impression de classique moderne. Les titres suivants s’inspirent largement de formes musicales empruntées dans ce monde : Anabasis de l’extrême-orient, de part les gammes utilisées et certaines sonorités instrumentales mélodiques et rythmiques. La voix contralto de Lisa Gerrard y rappelle un peu celle de Natacha Atlas11, chanteuse belge d’origine anglo-égyptienne. La transition est toute trouvée avec Agape, le morceau qui suit, et son rapport au moyen-orient, où le chant rappelle encore plus Natacha Atlas. Kiko reprend d’autres origines territoriales orientales indéterminées à cause des pauvres connaissances de l’auteur de l’article dans le domaine de la "world music".

Il y a cependant presque un anachronisme dans cet album : on imagine bien la musique "grandiose et lyrique", tendance celtique par les nappes évoquant au début des cornemuses, d’un film d’ "heroic fantasy" (notamment un de ceux où il est question d’un anneau), qui pourrait s’élever pendant un défilé d’elfes dans un vaste paysage. Même le titre de cet avant-dernier morceau de l’album, Return Of The She-King (que l’on peut traduire par Le Retour Du Roi Féminin) renforce cette idée. Peut-être faut-il y voir une sorte d’hommage de la part de DCD à l’oeuvre de J.R.R. Tolkien ?

En ce qui concerne In Concert, le live n’apporte pas grand’ chose pour ce qui est des cinq morceaux figurants dans l’album studio, tant ils sont reproduits à l’identique, avec toutefois la dimension concert audible12. De plus, deux titres (Rakim et Sanvean) figurent déjà sur l’album live de 1994, Towards The Within, dans des versions sensiblement proches. En revanche, l’auditeur peut être plus intéressé par les versions lives de Nierika (Spiritchaser, 1996) ou de The Ubiquitous Mr. Lovegrove (Into The Labyrinth, 1993) mais plus encore par les reprises : Song To The Siren (de Tim Buckley)13 chanté par Brendan Perry, morceau déjà repris par This Mortal Coil (It’ll End In Tears) où la voix était cette fois assurée par Liz Fraser (Cocteau Twins). La seconde reprise concerne une chanson traditionnelle arabe dont les paroles sont un muwashshah14, Lamma Bada, affirmant encore plus l’intérêt de DCD pour les cultures musicales étrangères.

Anastasis constitue donc une sorte de "best of" qui n’en porterait pas le nom. A l’instar de Bauhaus avec Go Away White (2008), l’album revisite la carrière du groupe dans ce qu’il a fait de mieux (à leurs avis) et apporte tout de même quelques nouvelles choses dans les orchestrations. C’est donc un album particulièrement recommandable pour les personnes qui souhaitent connaître l’univers de Dead Can Dance sans acheter toute la discographie. Bien qu’il faille apporter un bémol à cette affirmation : on n’y retrouve cependant pas le "gothic rock" à guitares de leurs débuts.

 
 
Références :
1.     Dead Can Dance sur Wikipedia (fr). http://fr.wikipedia.org/wiki/Dead_Can_Dance
2.     PIAS sur Wikipedia (fr). http://fr.wikipedia.org/wiki/PIAS
3.     4AD sur Wikipedia (fr). http://fr.wikipedia.org/wiki/4AD
4.     Bauhaus sur Wikipedia (fr). http://fr.wikipedia.org/wiki/Bauhaus_(groupe)
5.     Discographie de Dead Can Dance. http://www.discogs.com/artist/Dead+Can+Dance
6.     Cocteau Twins sur Wikipedia (fr). http://fr.wikipedia.org/wiki/Cocteau_twins
7.     This Mortal Coil sur Wikipedia (en). http://en.wikipedia.org/wiki/This_mortal_coil
8.     Pochettes ou jaquettes des trois albums de This Mortal Coil : It’ll End In Tears (1984), Filigree & Shadow (1986) et Blood (1991).
9.     Loreena McKennitt sur Wikipedia (fr). http://fr.wikipedia.org/wiki/Loreena_McKennitt
10. Résurrection ou action de se relever en Grec, sans oublier la dimension religieuse de la chose. http://fr.wikipedia.org/wiki/Anastasis
11. Natacha Atlas sur Wikipedia. http://fr.wikipedia.org/wiki/Natacha_Atlas
12. Il existe d’autres versions d’In Concert que celle décrite ici : une numérique en téléchargement, une édition limitée en triple vinyl, ainsi qu’une sous la forme d’un double CD. Ces trois éditions contiennent l’intégralité des morceaux d’Anastasis en live, soit seize titres en tout.
13.Song To The Siren, sur l’album Starsailor (1970). http://en.wikipedia.org/wiki/Song_to_the_Siren_(Tim_Buckley_song)

14. Le mushwashshah est un poème à forme fixe arabe ou hébreu de cinq (au maximum sept) strophes à rimes variées. http://fr.wikipedia.org/wiki/Muwashshah

A propos de Mathieu Eyeless

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