Trois pieds de haut et qui grandissent…

C’est comme ça que, en 1989 le trio de Long Island et leur DJ producteur Prince Paul, poussent les portes battantes de l’industrie du disque, et deviennent immédiatement une légende.

Kelvin Mercer aka « Posdnuos », David Jude Jolicoeur aka « Trugoy the Dove » et Vincent Mason aka « Pasemaster Mase » se rencontrent au lycée. Dès la fin des années 80 ils font de la musique et avec leur DJ/producteur Prince Paul, ils enregistrent une maquette et en 88 sort l’album 3 Feet High and Rising. L’album, qui prend de court toutes les tendances du moment, est immédiatement propulsé au somme des  charts et réussit un extraordinaire tour de force. Celui de faire un flip-flap sonore et artistique pour retomber sur les racines un rien dadaïstes du courant artistique révolutionnaire du XXe siècle : le hip-hop.

Alors que le genre – né dans une thébaïde[1] qui marmite « Peace, Unity and Having fun » – s’éloigne de ce creuset pour fleureter de plus en plus avec les valeurs dominantes des années Reagan – « Sea, Sex and Sun » et le tout-à-l’égo(ut) – ou au contraire opère une contre-plongée underground avec des armées de Capitaine Némo au micro, nos 3 lascars font eux leur apparition en célébrant les symboles du « Peace and Love » sur leur pochette, les coupes afro décalées, l’intelligence et donc l’humour.

3-feet-high-and-rising-by-de-la-soul

Pour leur second album ils se suicident comme pour mieux renaître, De La Soul is dead [2]! Que se passe-t-il ?
Le complexe d’Icare sans doute et la volonté de rester au plus près de ce que peut représenter le hip-hop pour eux. Dans le documentaire consacré à l’enregistrement de cet album[3], Dove l’exprime très simplement : « Personne n’a grandit hors du hip-hop, nous n’avons pas grossit avec, nous avons grandit avec… ».

A monter trop haut trop vite, on risque de se brûler. Ce que le trio comprend très vite. L’équilibre entre vie artistique et familiale est précaire. Les tournées les éloignent des leurs, et il faut savoir dire non à plus d’une tentation.

Sublimé par la section cuivre de James Brown dirigée par Maceo Parker, ce n’est rien de moins que ce que déclame Posdnuos dans I am I be sur l’album Buhloone Mindstate de 1993 : « Je suis Posdnuos, je suis de cette nouvelle génération d’esclaves » …

Une allusion à sa mère partie trop tôt, un regard pour sa fille et le rappeur semble peser dans la balance de l’existence le poids des valeurs. Celles de ce monde dont il est l’histrion sont-elles bien celles de cette marge dans laquelle il a su s’exprimer et s’affirmer ?
I am ou alors I be ?

Ces interrogations, celles du groupe, sont aussi à travers eux, les interrogations de l’Histoire pour tout un mouvement culturel d’un moment cultuel. Pas de couleurs de peau, ou de hiérarchie sociale dans les racines idéologiques du mouvement. Non. Mais une forme d’art universel s’échappant des normes sociales,  pour vouloir donner à tous, dans les différentes strates du mille-feuilles social, l’espace pour laisser parler son esprit, faire sourire ou impressionner quelqu’un. Elles sont là les valeurs du hip-hop, ramassées sur l’asphalte des jungles urbaines par des gamins descendus des étoiles.

De La Soul le sait, l’incarne et ne leur a jamais tourné le dos. Du Congo aux Pays-Bas, des Etats-Unis au Sri Lanka, De La Soul en est le plus prestigieux ambassadeur.

Après 12 ans de silence, ils ressortent donc maintenant leur 9e album.

Là encore le groupe fait œuvre d’avant-garde sur plusieurs fronts. D’abord par la méthode alternative de financement qu’est le crowdfunding[4] qui permet au groupe de récupérer en moins de 24h plus de 100 000 dollars ! L’argent n’est pas gaspillé puisqu’il va donner lieu à l’album le plus poignant, le plus abouti sur toute la durée de leur carrière.

Les collaborations réunissent un plateau des plus prestigieux. La grande diva de la Soul moderne Jill Scott ouvre l’album qu’elle peuple, en passant, de poussières d’étoiles, semées sur la piste de terre blanche et sèche[5]. C’est Cléopâtre qui commande aux portes du chaos.

On aurait pu craindre la collaboration avec Snoop Dog. Sur des accords qui rappellent l’excellent A Roller Skating Jam Named Saturdays, il faut reconnaitre que le chien de Long Beach a sa place au Panthéon du hip-hop.

Pete Rock est un des plus fameux DJ et producteur de cet âge d’Or du hip-hop où sont nés les De La Soul. Ces mixtapes et son duo avec C.L. Smooth sont déjà dans l’Histoire. La voix tout en douceur de la chanteuse britannique Estelle finit de saupoudrer du parfum de nostalgie.  « Memory of », les jeux de l’amour et du souvenir, comme des jeux de lumière derrière un obstacle qui la dissimule.

Avec le guitariste du groupe de hard rock anglais, The Darkness, on se voit revivre la scène du bal dans Retour vers le Futur. Nos enfants vont adorer ça. Plus tard, q uand ils seront nés.

Les collaborations ne s’arrêtent plus. Comme si toute la musique, tous les genres de la musique populaire, venaient entourer le nouveau-né du trio. David Byrne des Talkings Heads, Little Dragon, le groupe Suédois formé en 1996 autour de la chanteuse Yukimi Nagano

Comme De La Soul n’a jamais manqué d’humour dans leurs sketchs[6], Nosed Up montre combien ils savent toujours aussi peu se prendre au sérieux. A leurs âges….

L’avant-dernier morceau est celui de la collaboration avec Damon Albarn. C’est tendu ça ! Le petit génie Albarn qui pose avec De La Soul.

Et bien le morceau n’est pas une seule seconde décevant. Bien au contraire, il gagne en épaisseur à chaque écoute pour finir par nous faire plonger dedans et nous laisser flotter. L’avenir, le passé tout se mélange en un  siphon sans fin et qu’enfin ici soit l’instant d’après.

Ici est l’instant d’après ? C’est le temps de l’exode, il faut se remettre en marche.

« We are the present, the past and still the future. Bound by friendship, fueled and inspired by what’s at stake. Saviors, heroes? Nah. Just common contributors hopin’ that what we created inspires you to selflessly challenge and contribute. Sincerely, anonymously, nobody »[7]

Feel good…

And the Anonymous Nobody sur le site de De La Soul


[1] Ici au sens de « lieu éloigné où l’on peut se retirer »

[2] 1991/Tommy Boy Record

[3] « We’re still here (now)  » visible en ligne

[4] Plateforme de financement participatif qui fait de chaque donateur un membre du projet

[5] Petite référence à « Une Saison blanche et sèche » d’André Brink

[6] Traduction de skit, intermèdes fréquents dans les albums de rap

[7] La très émouvante conclusion du morceau Exodus et de l’album par la même occasion

A propos de Vasken Koutoudjian

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