Bruno Maman "Faire l'amour"

Nous sommes aujourd’hui en 2008 et nous avons assez parlé en ces murs de la gueule de bois de la scène électronique . Certes celle-ci reste passionnante et créatrice par endroits, bien loin des têtes de gondole lounge à la con ou dancing machine itou, mais nombre de ses vétérans lorgnent désormais sur le fameux “complexe du musicien” en tâtant du songwriting pour le meilleur (par exemple Matt Elliott et son folk pouilleux dont nous reparlerons prochainement) ou le pire (les albums mitigés d’Alex Gopher ou de Cassius) :

Pas très loin, au rayon chanson française, celle qui va de la variété pouet pouet à la chanson à texte, pareil phénomène a cours pour ce qui est de musiciens comme Bruno Maman, chanteur féru de pop anglo-saxonne et ayant accompagné les années 90 d’une poignée d’albums lorgnant au fil de leur nombre vers les bidouillages électroniques par-dessus la composition même, allant jusqu’à oublier même combien le squelette des chansons prévaut sur ses ornements et son habillage. On se souvient certes avec délice de la collaboration avec Rachid Taha et Steve Hillage sur le morceau “Indie”, on se souvient surtout de disques agréables certes par l’ambiance générale et la tonalité mais semblant s’arrêter à la surface des choses et à la posture (au sens non péjoratif ici tant la sincérité imprégnait les bandes) au détriment du fonds des choses. Un disque précédent déjà de cet acabit et puis aujourd’hui ce “Faire l’amour”, un nouvel album imprégné du travail d’avant et qui prend appui sur celui-ci pour s’étoffer, s’enrichir et prendre une profondeur jusqu’ici insoupçonnée.

Un retour à la trame même des chansons, les mélodies et l’aisance musicale (guitare acoustique, piano et claviers divers et variés,voix posé et presque murmuré soit précisément là où Bruno Maman excelle) auxquelles ensuite viennent s’ajouter des arrangements véritablement au service des chansons (l’ensemble d’Alain Goraguer tout de même sur la quasi-totalité des morceaux). Une collaboration déjà effective sur le disque précédent et ici renouvelé ce qui est un gage de curiosité à défaut bien sur d’un blanc-seing. Tout de même, l’arrangeur du Gainsbourg jazzy des débuts, l’habilleur de Jean Ferrat (musicalement parlant s’entend, je ne parle pas là des col roulés en mohair et du pantalon en velours à grosses mailles) qui accompagne les mélodies d’un auteur/compositeur/interprète d’aujourd’hui de toute sa sensibilité cela attire l’œil et l’oreille. Les chansons gagnent ainsi le plus souvent en profondeur et en amplitude sans jamais se retrouver étouffées pour autant. Du belle œuvre et la raison pour laquelle ce disque est tout simplement beau et qu’il fait plaisir à entendre.

Un étonnant duo piano/voix pour débuter avec une poignante séquence qui rappelle (légèrement) le divin « Mustang » de Jean-Louis Murat (à propos, petit message personnel à l’adresse de Jean-Louis : à quand un album centré sur ses aptitudes piano/voix ? Il suffit de penser au diptyque Mustang/Mont-sans-Soucis de l’album Mustango pour crier haut et fort « Eurêka », de préférence sous les fenêtres de sa ferme auvergnate). “Moi c’est nous” conclut le disque de semblable manière, voix et piano à l’unisson dans une ambiance reposée à défaut d’être apaisée, la preuve avec cette fin de morceau en duo piano lourd et guitare électrique plombée.

“Faire l’amour” et son duo vocale qui semble s’attoucher sur un lit d’arpèges et de cordes somptueuses là-bas tout là-bas à l’horizon comble nos oreilles. “J’écoute” suit le même chemin acoustico-violonneux alors que “L’espoir est interdit” met les cordes cette fois bien en avant en une valse à sale temps proche du beau, tout simplement, du beau. Alors certes on n’est pas là dans le manichéisme de bon teint et d’une transition sèche de bidouillages méticuleux à l’épure acoustique. Ainsi par exemple le très bon « Sans se connaitre » et sa base bidouillante de bon aloi comble l’oreille tout autant que l’inaugural et bouleversant “Léa”. Idem pour “Nos retrouvailles” et sa boite à rythme rachitique qui donne le la à ce joli morceau linéaire et doux-amer (“Nos retrouvailles ne sont qu’un feu de paille”). Même quand il lâche un peu les octaves il nous propose avec “Je ne suis pas d’ici” un superbe refrain à taper du pied sur de jolis couplets discrets, une chanson qui symbolise avec d’autres la force de cet album : sa très grande tenue générale et sa grande musicalité discrète mais terriblement efficace.

On pourra ajouter que les paroles sont au diapason et couvrent nombre de thèmes (la sensualité, la séparation, l’enfance tiraillée entre deux foyers, les jolies journées simplement belles et dont on se souvient longtemps après avec émotion etc.) qui font de Bruno Maman un auteur-compositeur-interprète accompli, c’est là d’ailleurs une chose plutôt rare sur la scène française de croiser des artistes qui excellent dans ses trois domaines. Avec ce quatrième album il nous signe en tous les cas un superbe album de chansons à la française mais pas seulement, un bien bel album de chansons tout court.

A propos de Bruno Piszorowicz

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