Bevel – "Turn the furnace on"

Je dois bien vous avouer, Messieurs-Dames, mon attirance particulière pour les gens qui chantent faux.
Enfin, faux, pas « faux », plutôt pas juste, et quand je dis pas juste, je fais référence à une norme esthétique qui situe son paroxysme dans la pureté sonore.

En ce qui me concerne, je situe cet attrait à l’aune de deux choses. La première, ce sont les voix de Björk et de Thom Yorke, qui sans être fausses bien entendu, ont ce mélange de plainte, de douleur, de grincement, et viennent chercher derrière la musique leur expressivité. La seconde, c’est le saxophone d’Archie Shepp, toujours à la frontière entre le « juste » et le « faux », tension constamment susceptible de briser : c’est de là qu’il tire sa puissance émotionnelle, et exprime avec force son identité.

Car à mon sens, la question de l’identité est au coeur de la question de la voix. Organe commun à tous les musiciens (je ne connais aucun musicien muet), il est celui qui modélise sa relation au monde sonore : la voix permet au musicien de s’approprier, de partager et de créer du contenu sonore.
Là où la référence à Shepp me semble pertinente, c’est dans l’idée d’un déplacement dans la conception musicale : on ne recherche plus la qualité intrinsèque de la musique (harmonies, fluidité), son immanence, mais la relation intime que l’instrumentiste entretient avec elle.

Une voix fausse, éraillée si on préfère (pour mettre un peu de mesure à ce terme « faux »), est potentiellement en relation très directe avec la personnalité de notre vocaliste. Car en ne satisfaisant pas à la norme esthétique, la voix doit s’affirmer avec suffisamment d’identité et de véracité pour venir nous tirer quelque émotion.
Mais ne venez pas me faire dire ce que je ne dit pas !, attention : il n’y a pas pour autant d’équivalence stricte entre voix éraillée et personnalité (et réciproquement) : Vincent Delerm à ma gauche et Florence Foster Jenkins à ma droite (voir le remarquable article de notre consoeur Gaëlle sur cette grande dame de 1m80).

Ici, donc, pour ce turn the furnace on (édité chez l’excellent label Jagjaguwar), album de folk mélancolique, nous avons aux baguettes, à la guitare et à la voix : Bevel, plus connu sous le nom de Via Nuon (plus connu ?). Pour vous aider, il s’agit de l’un des musiciens du groupe « Drunk » (peut-être est-ce pour cela qu’il chante faux), mais vous aidé-je vraiment ?

Via Nuon

Toujours est-il que l’on est en présence ici de ce qu’on pourrait appeler (si l’on souhaite sacrifier à une certaine bornuïtude) un diamant encore charbonné, un tableau Renaissance passé sous la pluie d’automne, louper le petit train de Deauville et se taper toute la grève à pied.
Je trouve que les petites guitares frottées au coin d’un feu qui chauffe à peine, l’épure rythmique, le constant « rubato » (largesse dans le respect des mesures et de la valeur des notes), et la voix, comme je l’évoquais plus haut, éraillée, fausse, décalée, rebutante aux premiers abords, donne une forte valeur identitaire à la musique : cette impression très forte de mélancolie, d’un manque originel qui ne pourrait être comblé que le temps de la musique et par une complète implication dans l’effection de cette dernière.
La touche folk de l’album n’est pas sans nous évoquer du blues, également porteur de mélancolie, musique éminemment solitaire, où l’homme se trouve avec pour seule compagne sa guitare, elle qu’il gratouille avant tout je pense pour éprouver sa propre existence. Pour s’affirmer.

Si Bevel a loupé le train, il n’a pas loupé son album.

Bon, et puisque « Bevel » est aussi le nom d’une voiture, je n’arrive pas à vous trouver de vidéo.
Alors, pour le plaisir, Quiet Dawn qui figure sur Attica Blues d’Archie Shepp, qui a le culot superbe de faire chanter sa fille de 7 ans. Je trouve cela excellent. (cliquez sur le titre pour que ça joue)

free music

(nb : cette chose énorme sera prochainement remplacée par un lecteur de taille correcte)

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