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 » Je ne suis pas un artiste qui fait du Calypso. »

Quand on se penche sur l’histoire de l’Humanité, il est difficile de ne pas être pris de vertige devant son exubérante diversité culturelle. Autant de rivières venant gonfler les fleuves alimentant le même océan commun[1]……de la déchetterie qu’elle laisse maintenant  derrière elle. Une  humanité réduite aujourd’hui à l’aberrante pauvreté des fers qu’elle se mit elle-même aux pieds.

Le nouveau monde est le plus grand génocide connu de l’Histoire. A l’échelle d’un continent entier, mis en coupe, et exploré méthodiquement pour en exploiter les richesses. Je n’en vois nulle part dans l’histoire l’équivalent.

La base de lancement de cette extermination est choisie par les Européens à Saint Domingue. L’Histoire d’avant les envahisseurs est brûlée, enterrée. Les formes de connaissance effacées. Les envahisseurs pillent, violent, évangélisent, bref, ils « civilisent ».

D’où viennent les Caraïbes ? Pour ce qui est de la langue des hommes, de la combinaison de deux mots sortie de la langue Tupi-guarani[2]. Carai (homme) et be (puissant). Pour ce qui est de la mer[3], la région est limitrophe de la subduction de plaques, ce qui en explique la forte activité volcanique, une des plus fortes du monde. Cerise tombée du ciel sur le gâteau, c’est sur le Yucatan que s’écrase, il y a plus de 60 millions d’années, le météore dont la chute sur Terre[4] est responsable de la fin des dinosaures.

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Une intense activité tellurique et cosmique en somme.

Comprendre les Caraïbes n’est pas une chose facile. Une lecture de la cinématique de l’espace ne suffit pas. La zone est souvent comparée à la Méditerranée pour sa circulation et ses échanges maritimes, déjà bien avant la conquête par les Européens. « Caraïbe », l’exonyme effacera l’histoire et il faut attendre la fin du 19ième et le début du 20ième siècle pour voir de la part des artistes et intellectuels, une réappropriation de leur histoire face à celle de la colonisation. Dans ce tissu conjonctif, une musique plus que toute autre, fait rhizome : le Calypso.

Il y a dans ce morceau de Mighty Sparrow[5] toutes les composantes du Calypso. Rythmiques binaires qui permettent la transe, voix somptueuses qui portent l’histoire. Calypso est une mer d’histoires qui porte son peuple au milieu des tempêtes.

En tournée en France avec son groupe, the Spasm Band, j’ai pu rencontrer à l’occasion de son concert à la Source[6] le plus grand porteur de la flamme de cette musique de métamorphoses, puisqu’aux origines, musique de Carnaval….

La générosité d’Anthony Joseph sur scène, comme derrière, rend à n’importe quel corps, les vertus de la danse, donc de la transe. Ce moment où le temps n’existe plus dans l’égo, et où enfin l’esprit sort de la cage de son corps pour plonger dans les ondes gravitationnelles dans lesquelles il baigne.

Anthony Joseph est en tournée, porté par l’excellent travail du label Heavenly Sweetness [7]. Le dialogue entre les musiciens permet à cette musique de prendre tout son espace : le saxophoniste, Jason Yarde, alto et soprano autour du cou, passant de l’un à l’autre. Christian Arcucci faisant de sa guitare un  instrument de percussions psychédéliques sous l’altération de résonance de la wah wah. Andrew John à la basse, colonne vertébrale du groupe et enfin Marijus Alexsa  cœur de la formation, à la batterie.

Deux dates encore à ne rater sous aucun prétexte.[8]

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Avant le concert, Anthony Joseph s’est gracieusement prêté au jeu de l’interview.

Vasken Koutoudjian : Tu es né à Trinidad en 1967, dans quel environnement familial ?

Anthony Joseph : Mon père et ma mère se sont mis ensemble quand ils étaient assez jeunes. Ma mère m’a eu à l’âge de 17 ans. Mon frère est né un peu plus tard et mes parents se sont séparés. Alors j’ai grandi avec mes grands-parents. Mon père était ouvrier du bâtiment, ma mère, je ne sais pas ce qu’elle faisait alors… adolescente ! Mon grand-père était charpentier, et ma grand-mère, femme au foyer.  J’ai surtout grandi avec ma grand-mère et ma tante. Ma mère est devenue importante pour moi un peu plus tard, vers l’âge de dix ans. C’était une famille éclatée.

VK : Dans laquelle les femmes sont toujours le pilier.

AJ : Oui c’est ça.

VK : Comment as-tu appris la musique ?

AJ : Je n’ai jamais appris la musique formellement. Mon grand-père avait une collection de disques, il y avait des disques de Calypso. C’est le plus vieux souvenir de musique que j’ai. J’écoutais Mighty Sparrow, Lord Kitchener

AJ : C’est comme cela que la musique et les mots sont venus à moi. Plus tard j’ai écouté la radio et écouté la musique américaine. Trinidad est multiculturel. J’écoutais autant le top 40 des USA que de la musique indienne. Du steel band, les Jackson Five, Fela Kuti, Black Sabbath (rires) tu vois quoi, tout ce que je pouvais.

VK : Et pour l’écriture, la littérature et la poésie ?

AJ : C’est en écoutant la musique que j’ai voulu écrire des paroles. Dès l’âge de 10 ou 11 ans. Les paroles devenaient des poèmes, et j’ai écrit, écrit….

VK : Comment était l’école ?

AJ : C’était les 70’s et 80’s. On était sorti du colonialisme. La plus grande partie de l’éducation qu’on recevait dans le secondaire, était Caribéenne. L’histoire, la littérature des Caraïbes. Plus seulement  Shakespeare ou Yates…c’était plutôt bien et diversifié.

VK : Quelle est la spécificité de Trinidad ?

AJ : Justement, le multiculturalisme. Le fait que toutes ces cultures, Afrique, Europe, Inde, Amérique latine, se mélangent en un seul point. Depuis longtemps Trinidad est un pays assez riche pour les Caraïbes. Donc attractif. De tout cela est né le Calypso. Le Calypso est la mère des musiques du parlé Anglais des Caraïbes. La force principale. Le Mento[9] vient du Calypso, le Mento qui est devenu le Rock Steady qui est devenu le Reggae.

 VK : Tu as eu des influences en littérature ?

AJ : Ho, je lisais de tout. Beaucoup de poésie des Caraïbes comme Kamau Brathwaite[10], Derek Walcott[11]. Tout cela quand j’étais collégien, vers 12/14 ans. Avant que je travaille dans les assurances. Enfin, je n’ai jamais vraiment « travaillé » là-dedans, c’était juste avant que je devienne écrivain et chanteur.

VK : Ta première expérience comme chanteur devant un public ?

AJ : C’était à Londres. En 1989, j’avais 22 ans, je suis allé à Londres pour la musique et l’écriture. Il y a une très grosse communauté qui vient des Caraïbes à Londres, cela depuis le 18ième siècle. Au 20ième, ils étaient des guerriers de l’Angleterre pour la première et la seconde guerre mondiale. Jusque dans les 60’s, des milliers de Caribéens sont venus en Angleterre.

VK : Quels sont les enjeux aujourd’hui des Caraïbes ?

AJ : Les Caraïbes glissent dans le 21ième siècle avec beaucoup de problèmes liés aux droits de l’Homme. Par exemple l’homosexualité. Il y un gros combat là-bas pour les homosexuels, non seulement pour l’égalité mais aussi pour la liberté d’être ce qu’ils sont. A Trinidad il est illégal d’être homosexuel. A la Jamaïque aussi je pense, et c’est même pire là-bas. Ils peuvent être battus à mort. L’un des autres grands problèmes de l’île est la place de la femme. Comment s’éloigner du patriarcat. Les femmes sont toujours derrière les hommes, et n’ont aucun pouvoir politique. Nous sommes aussi confrontés à la maltraitance des enfants. De plus nous souffrons aussi de la pauvreté, à côté de paradis, fiscaux !

VK : Qu’essayes-tu d’accomplir à travers la musique et l’art en général ?

AJ : Je pense que chaque artiste essaye de combler un vide. Il essaye de faire un travail qui remplit un espace qui est vide. Non pas à l’intérieur de moi, mais un espace vide dans le monde. Par exemple un espace dans la musique Caribéenne existe pour ce que je fais. Je peux voir cet écart, et j’essaye de le remplir. Je pense que c’est ce que font tous les artistes. Je ne suis pas un artiste qui fait du Calypso. Je vois une faille dans la musique Caribéenne, qui est vaste. Tu sais Alice Walker[12] a dit un jour, « j’écris ce que je voudrais lire. » C’est la même chose, je fais la musique que je voudrais écouter.

VK : Qu’est ce qu’un artiste pour toi ?

AJ : Je pense qu’un artiste est quelqu’un qui prend la matière du quotidien, pour en faire quelque chose d’autre. En faire quelque chose de magnifique. Un poète prend les mots de tous les jours, et crée quelque chose de merveilleux avec. Un peintre fait la même chose avec sa palette de couleurs. Il réinterprète la matière. Un artiste est quelqu’un qui réinterprète la matière brute du vivant.

VK : Si tu n’avais pas été pris dans la musique, que penses-tu que tu aurais pu faire ?

AJ : J’aurais aimé être un peintre. C’est d’ailleurs un de mes amis à Trinidad qui a fait la pochette de mon album.

VK : Quelle est la question que personne ne t’a jamais posé et à laquelle tu aimerais répondre….. ?

AJ : (rire) J’aimerais qu’on me demande ce qu’est le Funk. Les gens pensent souvent au Funk en terme de lignes de basse, se tournent vers James Brown. Mais c’est bien plus que ça. C’est une idée.

VK : Tu sais ce que veut dire le mot ?

AJ : Oui, c’est une odeur.

VK : J’ai lu qu’une des significations du mot était la sueur que dégagent les corps quand ils font l’amour.

AJ : Je pense que c’est l’odeur de la sueur en générale.

VK : Je garderai l’idée que c’est celle quand on fait l’amour, plutôt que celle du travail, c’est plus funky ! (rires)


[1] La répétition est voulue

[2] http://fr.wikipedia.org/wiki/Langues_tupi-guarani

[3] 71% de mer sur Terre, on devrait changer de nom, appeler ça la Mer. Là on changeait de paradigme, et de paradis sur mer….

[4] Cratère de Chicxulub

[5] http://www.youtube.com/watch?v=M58tKHeYBVU

[6] http://lasource-fontaine.eu/

[7] http://www.culturopoing.com/musique/heavenly-sweetness-la-belle-eclectique/20161220

[8] Le 3 Mars à Agen, et le 25 mars à Vaul En Velin

[9] http://fr.wikipedia.org/wiki/Mento

[10] http://www.universalis.fr/encyclopedie/edward-kamau-brathwaite/

[11] http://fr.wikipedia.org/wiki/Derek_Walcott

[12] http://fr.wikipedia.org/wiki/Alice_Walker

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