"Aladdin Sane" de David Bowie (Deuxième partie) : Un voyage dans le temps et dans l’espace


David Bowie, Trevor Bolder, Mick Ronson & Woody Woodmansey

 


[Cette analyse d’Aladdin Sane constitue un chapitre de notre ouvrage
David Bowie – Le Phénomène Ziggy Stardust et autres essais

(Camion Blanc, Rosières en Haye, 2009)…
Elle est légèrement augmentée pour la présente publication].

 

ALADDIN SANE : flash-back sur un coup de génie intemporel aux accents futuristes

On a parlé d’un album brouillon, pas aussi fignolé que celui qui le précède : Ziggy Stardust. Certes cela vaut probablement pour un morceau comme Watch That Man, qui a cependant son cachet – d’aspirine -, mais la plupart des autres titres sont des bijoux assez finement ciselés. Les rythmiques sont souvent rêches, agressives, mais le piano et la voix harmonieux. La plus jolie des étoiles ne peut obtenir le « feu froid »… Mais Bowie, Scott, Garson, Ronson et les autres y sont parvenus, eux.
Aladdin Sane est une alchimie réussie entre raffinement d’ivoire et d’ébène – le piano – et saturation de métal en fusion – la guitare -, entre érotisme (Lady Grinning Soul) et pornographie (Cracked Actor), entre blancheur rock (Let’s Spend The Night Together) et free jazz (Aladdin Sane), entre noirceur aux nuances soul (Panic in Detroit) (1) et sonorités ibériques de grande classe (Lady Grinning Soul). Entre humanité fragile (Prettiest Star) et animalité kafkaïenne (The Jean Genie, celui qui « vit sur son dos »). Mais c’est surtout une œuvre qui articule de façon brillante temps et espace.
On sait que Bowie a conçu – rétrospectivement ? – Aladdin Sane comme les aventures de Ziggy aux USA. À chaque morceau, une ville. Évidemment, comme tout le temps chez Bowie, ce n’est pas parfait. Prettiest Star et Lady Grinning Soul sont localisées à Londres et Aladdin Sane sur le navire transatlantique R.H.M.S. « Ellinis ». On parlera de carnet de voyage, soit qu’une chanson ait été écrite dans une ville par laquelle est passée la tournée 1972, soit que son auteur ait entendu restituer les impressions laissées par une cité du Nouveau Monde qu’il a traversée. La violence de Detroit, la ville stoogienne, pour Panic In Detroit et Jean Genie. Le manège étourdissant de la Grosse Pomme pour Watch That Man et aussi Jean Genie. L’Amérique profonde pour Drive In Saturday. L’européanisme de la Nouvelle Orléans pour Time. Les cimes fangeuses de l’usine à rêves pour Cracked Actor. Let’s Spend The Night Together ? Sans adresse, puisque les pierres roulent toujours.
L’album Aladdin Sane est travaillé par le temps. Le présent est plutôt le temps de la jouissance. On fait la fête, on passe la nuit ensemble, on se fait sucer, on s’envoie en l’air. Le passé est, dans le présent, le temps de l’amour irréversiblement lointain, des regrets, de la mélancolie. Le futur, dans le présent, la perspective du vide affectif et sensoriel, de la mort. Mais l’espoir est pour une fin assumée et apaisée.

Étrange ovni que le morceau Aladdin Sane. Des références sont données en sous-titre : les deux guerres mondiales, et une troisième qui pouvait arriver. Elle n’en finit pas de pouvoir éclater, même si l’heure est passée. « 197? » – c’est un peu comme pour 1984. Aladdin Sane est un kaléidoscope d’images atmosphériques. Un univers de fin de paix, de douce décadence, où la réalité est noyée dans le champagne. Un passéisme futuriste : « Moteur sensationnel », « Embrayages [emprises… « clutches »] de tristes réminiscences ». Les roses sont fanées et le soleil n’est pas sûr de se re-lever (2).
Et étrange situation que celle de Mike Garson qui improvise en studio un solo extra-ordinaire qui, dans le contexte dans lequel il sera placé et entendu provoquera un effet sidérant sur l’auditeur. Mike Garson pouvant compter sur son expérience passée pour faire spontanément jaillir dans un présent absolu ce qui – lui – garantira un futur en or.

* « I dreamt the Aladdin Sane solo right at the moment I played it…it was based on earlier conversations with David regarding the avant garde movement » – Mike Garson, 1999 (3).

* « I’ve had more communication in the last 26 years about that one [piano] solo [at the beginning of Aladdin Sane] than the eleven solo albums I’ve done on my own, the six that I’ve done with another group that I’m a co-leader of, hundreds of pieces I’ve done with other people and the 3,000 pieces of music I’ve written to date. I don’t think there’s been a week in those 26 years that have gone by without someone, somewhere, asking me about it ! » – Mike Garson, 1999 (4).

 

Drive In Saturday a de fugitifs sons synthétiques et quelques expressions comme celle d’astronette qui lui donnent un petit côté science-fiction clinquant, ou à tout le moins une touche high-tech, et l’on pense à A Clockwork Orange – une référence importante pour Bowie, à l’époque. Comme The Jean Genie d’ailleurs : néons, module, capsule… Drive In saturday, donc, évoque un avenir où on ne saurait plus faire l’amour comme par ce passé dont les sels d’argent ou l’oxyde magnétique ont gardé la trace (5).
Cracked Actor est une chanson symbole de l’album puisque la figure d’Aladdin Sane – A Lad Insane – porte les stigmates de la schizophrénie. L’éclair qui visualise la « spaltung » est du bleu de la distance et du rouge de la passion. Nous y revoilà.

La pochette de Aladdin Sane est un joyau visuel conçu par le beau nommé Pierre Laroche. Nous avons le souvenir d’avoir lu que la goutte que porte Bowie sur l’omoplate serait de mercure. Mercure est la planète de l’androgynie, de l’indifférenciation, et son métal le mercure (6). Cette pochette a fait l’objet d’un soin tout particulier dans sa composition – Pierre Laroche comme maquilleur, donc, Brian Duffy comme photographe, Philippe Castle et Celia Philo pour le travail artistique à l’aérographe -, et dans son impression par procédé haut de gamme. Le prix de vente du disque fut augmenté en conséquence et peut-être pour lui donner davantage la dimension d’un objet d’art et de luxe. Les discussions sur la possible origine du dessin en forme de zébrure sur le visage de Bowie – une bague d’Elvis Presley, le sigle sur un autocuiseur Panasonic, un logo de la firme RCA, la graphie de l’acronyme SS – n’enlèvent rien au sens symbolique particulier qui a voulu être donné : celui de la schizophrénie. Le motif deviendra à l’époque un emblème dans l’univers Bowie : on le retrouvera, souvent simplifié, sur scène en fond de décor, collé sur des instruments, dessiné sur la jambe du chanteur, cousu sur un élément de costume – un slip… On peut se reporter à quelques photos proposées à la fin de ce texte.


Pierre Laroche et David Bowie
L’acteur fêlé – malade… « insane » – est vieillissant et son passé est figé dans le marbre de la légende. Il se paye une pute pour le faire jouir à mort. Pourquoi Bowie a-t-il singé Hamlet en interprétant sur scène ce morceau, en 1974 et en 1983 ? Parce que le narrateur est acteur et que la putain a le visage de la camarde. Elle est la Grande Baiseuse. Ce n’est pas un hasard si, au temps ou face A et face B existaient et avaient un sens, Cracked Actor termine le recto du vinyle et si Lady Grinning Soul clôt le verso. Lady Grinning Soul est une magnifique chanson d’érotisme et de sensualité (7). Nudité et caresses réconfortantes. Plénitude. La dame est souriante (« grinning »). Si Marylin portait Chanel 5 pour dormir, l’héroïne bowienne de l’Eau de Cologne (« Cologne she’ll wear »).

Mais cette dame est, on le voit, conjuguée au futur. Elle viendra, te recouvrira, te prendra et re-partira. Elle sera ta fin vivante, son point de vue c’est la vie, parce qu’elle la dépasse. Elle ne jouera pas sa vie sur toi, car les dés sont jetés. Elle sera ta fin vivante : encore une tournure aux allures d’oxymore – (occis-mort). La dame est grimaçante (« grinning »). C’est, donc, la Petite Mort donnée par la Grande Baiseuse.

The Prettiest Star a, comme d’autres chansons évoquées ici, un petit goût suranné. Les merveilleux saxophones légèrement hors tonalité y sont pour quelque chose. Là encore il est question de repos et de paix pour le futur, d’élévation glorieuse, et de souvenirs couleur sépia. En 1970, Bowie avait écrit une première version de cette chanson en hommage à Angela Barnett avec laquelle il était sur le point de se marier. Sur le conseil du producteur Tony Visconti, Marc Bolan avait joué de la guitare sur ce morceau. Le 6 mars 1970 sortait, sans succès, le single The Prettiest Star / Conversation Piece (8).
Et puis, bien sûr, il y a Time. La clef.
Un piano-cabaret pour chanter l’ivresse de la déchéance et une guitare stridente pour hurler des larmes de tristesse. Le temps est a la fois transcendant et immanent. Il est une catin fatale que nous avons dans la peau et qui nous vampirise incestueusement. Et un Grand Horloger, comme aurait dit Voltaire, qui nous a remonté le ressort dans le dos. Le temps érode, il érode l’amour et la vie. Pas besoin de se presser ou de se lamenter, chacun son tour et notre tour viendra. Quand le vin est tiré, il est vain de croire pouvoir s’en tirer. La pilule est acide mais il faut l’avaler. Nous sommes les acteurs impuissant de la comédie cynique et vomissante de la vie et le metteur en scène tire les ficelles, le rideau, nous joue des tours. Il fait de nous des cartons. Pas solides et sans valeur. Nous sommes les poupées du temps, comme Billy (9).
Il ne faut pas rêver, donc, nous allons tous y passer. Sortons du jardin, nous attraperons notre mort dans le brouillard, comme le chantera Bowie quelques mois plus tard. Et personne pour nous « vendre un manteau » par ce temps de chien !
Aladdin Sane ou always get old ! (10).

 


Émission 1980 Floor Show – Diffusion NBC : 16 novembre 1973

Notes :
1) Panic In Detroit, notamment grâce aux choeurs – la chanteuse noire Linda Lewis est dans les « backing vocals »  -, annonce le tournant soul pris clairement par Bowie à partir de 1974.
2) « Aladdin sane (…) said to be inspired by Evelyn Waugh’s novel Vile Bodies where the young party through the night while the threat of war looms » (Site : 5years). Ce récit de Evelyn Waugh date de 1930.
3) Conversation avec Mike Garson (site : Bowie Wonderworld)
4) Ibid.
5) Lors de la présentation de la chanson dans l’un de premiers concerts où il joue le morceau, en 1972, Bowie situe l’action de celui-ci en « 2033 » : Drive In Saturday (Live audio).
6) Dans le catalogue publié cette année par le V&A Museum dans le cadre de l’exposition Davis Bowie Is, un lien est établi entre cette élément et des formes (molles ?) de Salvador Dali. Une référence au peintre et à son travail que le chanteur fera explicitement dans la chanson Diamond Dogs en 1974 est citée : « Her face is sans feature but she wears a Dali brooch ». Y aurait-il alors un lien possible avec la broche intitulée L’Oeil du temps ?
7) La chanson est écrite en hommage à la chanteuse soul Claudia Lennear, comme les Rolling Stones l’avait fait avec Brown Sugar (Album Sticky Fingers, 1971).
8) La version apparaissant sur Aladdin Sane : The Prettiest Star / La version « 1970 » avec Marc Bolan : The Prettiest Star.
9) Bowie fait référence, dans Time, à Billy Murcia, le premier batteur des New York Dolls, décédé le 6 novembre 1972 des suites d’une overdose.
10) Nous faisons évidemment un clin d’œil ici à la chanson Never Get Old de l’album Reality (2003).
(Merci à cm)

Petite exposition photographique concernant la zébrure schizophrénique  (1973 et 1974)




 


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