Ça commence avec un puissant ensemble piano/flute/cordes, Abd Al Malik entame son texte sur un air idoine jusqu’au milieu du morceau où Juliette Gréco prend la suite. On craint d’abord le pire puisqu’il est impossible de ne pas songer au Jean Rochefort engagé par Dionysos dans la « Mécanique du cœur », ces mêmes figures de monstres sacrés aimés de tous (et comment!) et cette même impression de coton dans la bouche quand ils entament leur texte (l’âge sans doute, on fera moins le malin le temps venu cela dit). Une proximité de contexte certes mais Juliette récite son texte en cadence (du slam non?) dans un tempo beaucoup moins enlevé que les cavalcades sémantiques de Jean Rochefort, par ailleurs fier cavalier il est vrai. Le thème abordé et l’écrin musical associé n’ayant de plus aucun rapport.

On craint le pire mais on a tort et on on finit par boire les paroles de Juliette Gréco comme par surprise, happé par le côté solennel des cordes (et par cette flute venant servir de ponctuation en début et fin de morceau) et par cette si jolie voix. Gérard Jouannest est au piano et à la composition, Alain Goraguer et son orchestre jouent par-dessus, Abd Al Malik puis Juliette Gréco au micro : Une ouverture lourde donc qui met d’emblée la barre bien haute, non pas tant pour le côté bouleversant du propos (une histoire touchante de deux êtres mal à l’aise dans les costumes qu’ils se sont choisis et qui partagent un bout de périphérique un soir aux deux places de devant d’un coupé sport) que par la qualité d’ensemble, du mariage entre les mots, les voix et la musique. Car c’est ce qui séduit le plus ici, ce bel ouvrage sans failles, parfait ou presque, qui touche et bouleverse même par endroit (soit la définition exacte de la musique d’Abd Al Malik).

D’autres morceaux suivront cette veine d’emphase et de solennité dans la musique (en gros tous les morceaux signés Jouannest/Goraguer) comme le poignant « Circule petit circule », comme aussi « Noces à Grenelles » qui clôture le disque sur des propos amers sur le devenir de la planète ou comme encore le premier single « C’est du lourd » qui rend hommage aux pères et mères de bonne volonté,

à leurs enfants aussi.

Il n’y a guère que le « Conte alsacien » ryhtmé par l’accordéon de Marcel Azzola pour venir éclairer (un peu) la veine Jouannest/Goraguer sur un morceau sans doute cher au cœur d’Abd Al Malik qui a grandi du côté de Strasbourg et qui raconte ici une vie de cité comme sans doute il y en a beaucoup.

Du lourd il y en a on le voit aussi au niveau du casting : outre les monstres sacrés déjà cités (Jouannest, Gréco Azzola et Goraguer), on trouve les frères Cecarrelli, André et Régis (qui signe en plus de parties de batterie et de claviers les arrangements et la direction d’orchestre de plusieurs titres) sans oublier la part essentielle dans la composition de Bilal, membre du collectif strasbourgeois N.A.P (New African Poet) duquel est issu Abd Al Malik et de Wallen, son épouse à la ville, au chant. La même équipe que le superbe et précédent « Gibraltar ».

Après « Roméo & Juliette » c’est une ambiance proche de certaines musiques de film (celles des années 70 le plus souvent, Philippe Sarde ou Erik Demarsan par exemple) qui s’invite en piste 2 pour un mini-film narratif vérifiant l’adage voulant « qu’on a les poètes qu’on mérite ». Cette double entrée en matière illustre bien combien ce disque se veut ambitieux et dans le fond (la matrice du travail d’Abd Al Malik) et du point de vie de la forme, musicalement parlant.

« Paris mais… » arrive alors dans lequel Abd Al Malik roules les « r » comme le faisait Nougaro et fait rimer « Canal Saint Martin » et « Augustin ». Un superbe hommage à la fois respectueux et original qui s’avère profondément touchant tant on s’imagine le regard fier et ému de Nougaro à son écoute. A noter sur ce titre l’orgue jubilatoire de Régis Ceccarelli ou encore ces superbes rimes « Ce fut moins une mais j’ai pu prendre mon envol – Tel un Notorious B.I.G mais façon Nougayork ».

C’est là en effet un magnifique hommage à Claude Nougaro et il vient comme un écho au « Nouveau Western » de Claude Mc Solaar. Rappelez-vous cette chanson et son sample de Serge Gainsbourg, l’impact à sa suite pour Solaar au-delà de la communauté Rap pour toucher un plus large public, celui ouvert aux métissages musicaux et aux filiations fécondes. Une sorte de passerelle avec ses écueils, le côté « chanteur de Rap propre sur lui » et quasi-institutionnalisé (je n’ose écrire Téléramisé), mais aussi ses bienfaits (arrêtez de prendre ces gars là systématiquement pour des illettrés et comparez certains lyrics avec ceux au hasard de Goldman ou Berger).

On tient là avec ce titre la raison précise pour laquelle le travail d’Abd Al Malik est si précieux aujourd’hui : tout simplement parce qu’il prouve par A+B (Gibraltar + Dante) que le Rap et ses avatars sont du pain béni pour la chanson et la musique françaises. Pourquoi ? Parce que cet artiste est exactement au croisement des genres entre Rap (le rythme de ses mots, leur swing, ce qui l’éloigne pour le moins d’un Grand Corps Malade par exemple), Slam (le texte bien mis en avant, bien au-delà du travail de rimes et de rythme) et bien d’autres choses (la chanson française et sa tradition par exemple, la place des mots face à la musique et le parrainage d’illustres figures). Il illustre ainsi combien le Rap (pour faire simple) peut s’inscrire tout autant dans une tradition bien française que dans le mouvement international Hip hop pour fertiliser ainsi les deux genres. Un peu comme un majeur tendu aux myopes des oreilles comme dirait l’autre, ou du moins un joli coup de moins bien pour les œillères musicales.

Mais revenons au disque. En parlant de Nougaro et de son patronage, on dira aussi que la musique jazzy du « Faqir » sonne comme un emprunt discret aux premières mesures du « Quatre boules de cuir » du grand Claude. De la même manière, « Le Marseillais » et son sample du « Petit garçon » de l’immense Serge Reggiani, est autant un titre émouvant dans une veine musicale bien Hip-hop comme on l’aime (petit gimmick de piano samplé, tempo lent, paroles inspirées) qu’un autre exemple de cette belle filiation entre tradition et modernité, entre chanson et Rap.

Quelques morceaux viennent ensuite, comme des échos à d’autres titres passés pour ce qui est du tempo groovy et du flow délié du chant : « Lorsqu’ils essayèrent » par exemple et sa musique qui fait hocher la tête mais qui semble tout autant comme retenir son souffle et par là même le tempo, à la lumière du propos qui met en lumière les années 80 et son déroulé tirant vers l’amertume.

L’hommage à un chantre de la négritude ensuite, « Césaire (Brazzaville via oujda) » qui évite tout poncif ou côté didactique en ramenant subtilement à sa propre expérience le parcours et le message d’un homme aussi emblématique, le tout avec une excellente musique rythmée et enjouée, joyeuse. Car des belles vies inspirent et rendent enthousiastes bien plus qu’elles ne peinent à leur terme.

A vrai dire, on ne voit guère que « Raconte moi Madagh » pour décevoir un peu, le duo de voix entre le posé et le chanté (Malik et Wallen) collant assez mal à la musique par ailleurs peu inspirée. Dans une veine assez proche « HLM tango » s’avère par exemple bien plus prenant.

Dante reprend les choses finalement là où Gibraltar l’avait laissé : une même équipe pour un résultat toutefois de meilleure qualité d’ensemble tant musicale que vocale (on ne dira jamais assez combien la voix d’Abd Al Malik est onctueuse et déliée à souhait et est pour beaucoup dans l’efficacité de ses disques). Avec ce disque il renforce sa place primordiale au cœur de la chanson française (oui oui, chanson) au sens le plus large mais aussi le plus excitant du terme.

A propos de Bruno Piszorowicz

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