William T. Vollmann – "Pourquoi êtes-vous pauvres ?" (essai)

Certes, écrire sur la pauvreté ne constitue pas en soit une révolution littéraire. Il existe déjà des chefs dʼoeuvre de littérature traitant de ce vaste et délicat sujet. Quʼil sʼagisse dʼun roman dont les pauvres seraient le sujet principal (Steinbeck avec la fresque rurale Les raisins de la colère) ou encore dʼun témoignage sur la vie quotidienne dans la précarité (George Orwell avec Dans la dèche à Londres et à Paris), lʼinégalité frappante de nos sociétés modernes a déjà été décrite. On pourrait même ajouter que le manque de moyens, lʼerrance, le vagabondage et la misère sont des aspects inhérents à la condition dʼécrivain (Hemingway sʼest vanté dʼavoir, lors de ses années parisiennes, attrapé et fait rôtir un certain nombre de pigeons du jardin du Luxembourg). Pourtant, nul nʼavait jusquʼici osé aborder la question sous sa forme la plus prosaïque et la plus choquante : pourquoi est ce que les pauvres sont-ils pauvres ? Ce postulat de départ a ceci de troublant quʼil semble induire que les pauvres (lʼexpression “les pauvres” nʼest-elle pas déjà en elle même politiquement incorrecte ?) détiennent une certaine responsabilité quant à leur condition. Vollmann cite dʼailleurs Nietzsche en introduction, ajoutant ainsi à lʼembarras du lecteur : “Les pauvres ne se demandent jamais, ou quasiment jamais, pourquoi ils doivent endurer ce quʼils endurent. Ils se détestent les uns les autres et en restent là”. Mais la polémique sʼarrête là. Lʼambition initiale de réaliser une topographie exhaustive de toutes les catégories de pauvres ne semble jamais motivée par le voyeurisme ou lʼapitoiement, mais par lʼenvie, sincère, de rendre les masses invisibles qui peuplent nos rues, nos ponts et nos trottoirs – ces masses que par habitude, et, dʼune certaine façon, par respect envers elles, on feint de ne pas voir -, visibles. Vollmann réussit en effet à ne sombrer ni dans une dégoulinade de bons sentiments ni dans le mépris et la froideur. Son projet est simple : “Je ne peux que montrer et comparer dans la mesure de mes capacités”, soit par le biais dʼinformations collectées au cours de périples à travers le monde, étalés sur cinq ans. Ce projet découle dʼailleurs dʼun constat tout aussi simple : 80% de la population mondiale sont sous alimentés et vivent dans la pauvreté. Armé de deux ou trois questions pour seul bagage (Pourquoi certaines personnes sont-elles riches et dʼautres pauvres ?, quʼest-ce que vous rêveriez de faire dans la vie ?), fil rouge de tous les témoignages recueillis, et de traducteurs de fortune, William T. Vollmann dépasse la dichotomie initiale (les riches contre les pauvres). Il élabore lʼébauche dʼune question plus grande : comment définir la pauvreté, et quelle perception ces personnes – qui selon des chiffres de lʼOCDE vivent en dessous du seuil de pauvreté, soit un salaire équivalent ou égal à 4 dollars par jour -, ont elles de leur condition ? Car la pauvreté est une notion relative, dynamique, – et non figée, comme les riches aiment à lʼenvisager. On est toujours pauvre par rapport à quelquʼun dʼautre. On est toujours plus riche ou plus pauvre que le voisin. A tel point que notre identité se fonde, largement ou en partie, sur cette notion que nous avons de notre valeur monétaire, de notre poids en or. Fatalement, en touchant à lʼidentité, au sens de self-perception, Vollmann tente de percer à jour lʼobsession de lʼhumanité entière : la recette du bonheur. Lʼexemple le plus marquant à ce sujet est sans doute la rencontre de Vollmann avec un pêcheur de thons du Yémen qui lui déclare être – et semble tout à fait – heureux. Vollmann pose alors les questions suivantes : le pêcheur de thons du Yémen est-il à lʼabris de la pauvreté parce quʼil est heureux ? Mais, plus important encore, sʼil cessait dʼêtre heureux, se considérerait-il alors comme pauvre? Dʼabord quelque peu décousu, le patchwork naissant sous lʼenfilade de rencontres entre Vollmann et des “invisibles” du monde entier (Afghanistan, Etats-Unis, Japon, Chine, Thaïlande, Russie, Mexique, Bosnie, etc.) prend forme et matérialise le fatalisme avec lequel la plupart des gens interrogés perçoivent leur vie, se disant oubliés de Dieu, ou balayant simplement les questions de Vollmann par des “Cʼest le destin” (ou le karma, ou Allah). Lʼénumération de toutes ces rencontres montre lʼampleur de la résignation qui les habite et les nourrit, telle la cortisone de lʼâme, et que lʼacceptation de la défaite est caractéristique de la pauvreté. Pour Petite Montagne et Grande Montagne, mendiants vivant sous un pont de Kyoto, de même que pour Sunee, une ancienne prostituée thailandaise, ou Oksana, une babouchka russe de quatre-vingts un an, “Pourquoi êtes-vous pauvres ?” relève dʼune inquiétude reléguée depuis longtemps dans les tréfonds de leur mémoire. Ils sont les premiers surpris par cette question qui fait naître chez eux lassitude, honte ou angoisse. La tâche titanesque à laquelle sʼest attelée Vollmann est animée par une volonté farouche de comprendre, et de faire comprendre, sans jamais jouer les Robins des bois. Et les conclusions qui sʼen dégagent sont beaucoup plus mesurées que ce que nos frayeurs de riches nous laissaient imaginer au début de la lecture : “A quelques exceptions près, les protagonistes de ce livre ne sont pas des désespérés. Ils sont heureux ou tristes ; ils ont leurs bons jours et les épreuves quʼils traversent, par le fait même quʼelles sont quotidiennes, sʼen trouvent allégées”.De même quʼêtre riche ne garantit pas une enfilade de journées heureuses et légères, la pauvreté ne constitue pas tous les jours un fardeau de poids égal. Certes, on pourrait reprocher à Vollmann de ne pas avoir passé beaucoup de temps avec chacune des personnes interrogées, et dʼavoir prôné une forme énumérative qui parfois confine au catalogue ; toutefois, le but nʼétant pas de sʼappesantir sur le cas dʼune famille en particulier, mais au contraire de dégager quelques caractéristiques communes aux pauvres – tant des pays dits industrialisés que des pays en voie de développement – ainsi que des pistes de réflexion en mettant en exergue lʼimportance des choix personnels dans la réalisation de soi, il est clair que Vollmann a réussi son pari en offrant un visage concret de la pauvreté aujourdʼhui.

A propos de Isabelle Mayault

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