Une interview de Massimo Carlotto

Massimo Carlotto est l’un des grands écrivains italiens de roman noirs. Ses polars, véritables radiographies de l’Italie contemporaine, décortiquent et dénoncent sans répit la corruption, l’injustice sociale, la violence endémique et les connexions entre le pouvoir politique et les mafias. Carlotto a un parcours pour le moins agité : membre de Lotta Continua, un groupe d’extrême-gauche, dans les années 70, il est accusé et condamné pour meurtre, avant d’être gracié en 1993, après avoir connu la prison et la cavale. L’année suivante, il publie son premier roman. En France vient de paraître Padana City (titre original : Nordeste) chez Métailié, ainsi qu’une réédition en poche de L’immense obscurité de la mort (Points Roman noir). Vous avez écrit Nordeste avec le scénariste Marco Videtta. Comment est née cette collaboration ? J’aime écrire à 4 mains. Je trouve qu’il est important d’unir les « forces » quand il s’agit d’affronter des enquêtes longues et complexes qui servent de base pour l’écriture d’un roman. En outre, j’avais besoin d’affronter le thème du Nord-Est avec un regard différent et détaché comme peut l’être celui d’un napolitain. Un long voyage à travers le territoire a mis en évidence les conditions d’une confrontation sur des thèmes divers. Enfin, pour l’écriture, il a été utile de mettre en commun le point de vue d’écrivain avec celui d’un scénariste, cela a donné plus de « légèreté » à la narration. Nordeste est un polar très ancré dans la réalité et l’actualité italienne – je pense par exemple à la situation des déchets à Naples. Vous abordez les nouvelles mafias de l’Est, leurs liens avec le pouvoir économique, la corruption des élites, la relative impuissance des pouvoirs publics. La situation est-elle vraiment aussi alarmante ? Malheureusement oui. L’Italie est un pays accablé par la corruption et la criminalité. Il n’existe pas un seul secteur de la société italienne qui ne soit pas sujet à des intentions malsaines. Et Nordest démontre comment la situation se dégrade continuellement. Dans le roman, nous avons anticipé quelques scandales, comme celui des déchets à Naples, qui se sont ponctuellement avérés. Par ailleurs, on assiste au spectacle indécent du monde politique qui s’attaque à la micro-criminalité pour distraire et désinformer l’opinion publique pendant que pouvoir et contre-pouvoir criminel agissent, imperturbables. Pourquoi avoir situé le roman en « Padanie », cette région du nord-est italien ? Parce que l’alliance entre l’économie légale et illégale, qui a été à la base de la fortune économique de la région, l’a transformée en plus grand laboratoire criminel de l’Europe, où se développe la nouvelle criminalité, fille de la mondialisation et de la descente dans les rues de la corruption des secteurs importants de l’entreprise, de la finance et de la politique. Arriverdeci amore, que vous avez écrit il y a quelques années, traitait déjà des imbrications entre le pouvoir économique et politique et les organisations mafieuses. On a l’impression que les choses ne s’améliorent pas… En effet. Elles sont devenues un système. L’Italie s’est perdue entre les différentes discordes et chacune d’elles à ses propres liaisons dans les environnements dit "propres". Comment les italiens appréhendent-ils ces problèmes – l’ecomafia, la corruption, la main mise des mafias sur des pans entiers de l’économie… ? Avec colère, résignation, indifférence ? En ce moment, les Italiens sont concentrés sur tout autre chose, dans le sens que les bombardements des médias les ont troublé et ils pensent plus aux gitans et aux roumains qu’aux mafiosos dont on parle beaucoup moins dans la presse. Dans Nordeste, nous voyons une ville de province sous la coupe de deux grandes familles, qui exercent et se transmettent le pouvoir et l’argent de génération en génération. Vous décrivez quasiment un système féodal ! Il est sans aucun doute féodal du moins sur le plan économique. A la différence des villes, les campagnes sont encore fermement aux mains de quelques familles. Comme au 19e siècle, elles régentent le pouvoir économique et politique même si elles doivent rendre des comptes avec une réelle productivité, diffuse, faite de nombreuses petites réalités qui réussissent de toute façon à commander. Il suffit de voir les noms qui composent les dirigeants des diverses associations des industriels et chercher leurs parents dans les conseils d’administration des banques et des institutions publiques. A propos : la réélection de Silvio Berlusconi comme Président du Conseil, en avril dernier, a beaucoup étonné en France (bien qu’on n’ait pas vraiment de leçons à donner en terme de santé démocratique…), et on a du mal à se l’expliquer, vous n’auriez pas un indice ?! Le « Berlusconisme » est devenu un corps social autoritaire, parallèle aux classes sociales en mesure d’avoir des privilèges et de tromper de larges pans de la population. Avoir le contrôle des télévisions le permet et l’aide. Dans une interview donnée au site internet Evene en 2006, vous regrettiez le fait que « l’Italie est un pays où il n’y a plus de journalisme d’investigation ». Vous avez dû apprécier le travail de votre compatriote Roberto Saviano, dont le livre Gomorra remporte un vif succès ? Certainement, le succès de Saviano est important mais il n’a, en aucun cas, amélioré la situation… Aujourd’hui personne ne fait plus de journalisme d’investigation car aucun journaliste ne peut le faire sans mettre dans l’embarras le monde politique déjà présent dans chaque scandale. Gomorra semble avoir un impact très fort en Italie, à tel point que son auteur est sous protection policière*. Et je me demande pourquoi un roman, quand il décrit et dénonce les mêmes choses, n’a pas le même impact. En fait, le roman est un instrument extraordinaire pour raconter la réalité mais on dirait que le prisme de la fiction désamorce la charge que contient le livre. Qu’en pensez-vous ? Le roman a indubitablement des limites et ne peut pas se substituer totalement au journalisme, néanmoins il a le grand mérite d’avoir un point de vue plus ample et plus approfondi. Et il est également le seul mode pour ne pas être censuré. Le lecteur italien comprend parfaitement les dénonciations des auteurs. Le problème est que rien en ce m
oment n’est en mesure de secouer les Italiens. Les auteurs « résistent » en attendant des temps meilleurs. Vos romans donnent à voir, de manière frontale, les problèmes et les difficultés que traverse l’Italie. Vous considérez-vous comme un écrivain engagé ? Oui, absolument. Mon travail est de raconter l’Italie d’aujourd’hui, la pire, celle qui détruit, dans un mode irrémédiable, ce pays, en lui interdisant de progresser et de devenir civilisé et propre. Dans ce sens, je suis et je me revendique comme un écrivain engagé. On a dû vous poser cette question mille fois, mais quelles sont vos influences littéraires ? Françaises surtout et sud-américaines. Concernant le roman policier, je suis cependant, le fils de Loriano Macchiavelli, lequel m’a enseigné la possibilité de pouvoir écrire des romans ancrés dans la province italienne. Alessandro Perissinotto, Piergiorgio Di Cara, Loriano Macchiavelli… et j’en passe. Le polar italien est en pleine forme ! A quoi attribuez-vous cette bonne santé ? Y-a-t-il selon vous un quelconque effet générationnel ? Sans aucun doute la génération des années 70 s’est dédiée à l’écriture et à la lecture du polar mais il est également vrai que les lecteurs ont compris que s’ils veulent s’informer sur la part obscure de ce pays ils doivent lire nos romans. Plus globalement, comment est perçu le genre policier en Italie ? Bien. Il se vend, il est publié, il fait parler. Certains moins que d’autres. Dans un certain sens, quelques écrivains ont choisi la voie plus simple du pur roman à suspens, d’autres ont pris celle plus difficile de l’enquête et de la dénonciation. Une dernière question : vous travaillez sur un nouveau roman actuellement ? Vous pouvez nous en parler un peu ou c’est trop tôt ? Le 12 novembre prochain parait Pedras de Fogu, roman sur la pollution liée à la guerre et les affaires de plusieurs millions liées à la privatisation de la guerre et de la sécurité. Une enquête particulièrement longue et difficile. A part moi, ce roman a été écrit en collaboration avec 9 auteurs qui se sont réunis sous le sigle « Mama Sabot ». (plus d’infos sur le site de l’auteur, ainsi qu’une vidéo) Un grand merci à Mélanie Di Silvestro pour la traduction ! * Roberto Saviano a annoncé qu’il allait s’exiler, suite à de nouvelles menaces de mort de la mafia napolitaine (Libération, 16/10/08). Retrouvez Yann sur Moisson Noire le blog qui rime avec Polar

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