Simon Casas – "La corrida parfaite"

Tous ceux que la corrida révolte ou passionne connaissent bien Simon Casas. Il est l’un de ses plus ardents promoteurs, homme à abattre pour les uns et figure tutélaire de l’aficion pour les autres. Après avoir toréé quelque temps, il a renoncé à cette carrière pour se consacrer à manager (apodérer, dans le jargon) celle des autres toreros. Directeur des arènes de Nîmes, il est aujourd’hui également à la tête des arènes espagnoles de Valence, Castellón de la Plana et, depuis 2012, de Madrid (dont il fut préalablement le directeur artistique). Un palmarès et une position qui font de lui un acteur incontournable, mondialement connu et reconnu, de l’univers à la fois vaste et restreint de la tauromachie.
 
"La corrida parfaite" qui paraît aux Editions Au Diable Vauvert est le second texte de Casas publié chez cet éditeur. Ce livre n’est ni un précis d’art taurin, ni un essai argumenté visant à défendre cette pratique, mais le récit que lui a presque immédiatement inspiré ce que beaucoup ont consacré comme la plus grande corrida de tous les temps : celle que donna le matador espagnol José Tomás le 16 septembre 2012 dans les arènes de Nîmes. Une corrida saluée comme « historique » dans la presse internationale et que Casas place au sommet des milliers de corridas auxquelles il a assisté dans sa vie.
 
Cet événement constitue le point nodal du livre, mais Casas s’en approche et s’en éloigne en cercles concentriques et ne lui consacre directement qu’une petite partie de son livre. Ce moment de grâce le renvoie d’abord à son vécu, à ses souvenirs. Et, comme dans ses autres livres, bribes de vie et corrida sont inextricablement liées. La corrida de José Tomas, nous prévient-il, «a télescopé tous les éléments de ma vie». Une onde de choc qui l’amène à revenir sur son métier, sa passion, ses errances de jeunesse, la troublante cérémonie de la mort que met en scène la corrida et les raisons parfois limpides, parfois obscures, qui l’ont conduit à en faire le théâtre de son existence. Il nous livre autour de ce fil rouge qu’est la corrida un récit vagabond et inclassable. On le voit négocier des contrats, se souvenir d’amis, évoquer des anecdotes du milieu taurin ou nous livrer des fragments de son journal madrilène (Casas était parti à vingt ans à Madrid sans un sou en poche pour y devenir torero, à une époque où aucun français n’avait encore jamais fait carrière dans ce métier).

L’image qu’il nous renvoie de lui-même est parfois agaçante et parfois attachante. Il ne lui déplaît pas de se dépeindre avec une certaine complaisance en «manager romantique», mélange de poète maudit et de puissant brasseur de contrats. On pourra lui trouver un ton un peu infatué lorsqu’il surfe sur le registre de la tragédie grecque pour nous faire partager la haute estime dans laquelle il tient l’art auquel il a voué sa vie. A d’autres moments les questions sont mieux posées, les idées plus tranchantes :
 

« La mort est cachée dans notre société quand dans l’arène on l’expose. C’est cet enseignement, vécu dans une transgression culturelle collective, qui rend la corrida insupportable à certains. Il est vrai que le sacrifice de l’animal n’est rien face à l’insoutenable intuition de notre propre fin ».

Et puis il peut aussi y avoir une forme de grâce dans l’écriture de Simon Casas, dans son amour sincère, premier et indépassable pour la corrida. On est ainsi un peu ballotté entre des traits de plume de qualité variable… Les pages consacrées à la corrida de José Tomas, à ses passes, à la perfection de ses gestes, sont à la fois précises et poétiques. Et on les sent capables d’appeler à elles les lecteurs les plus indifférents au spectacle tauromachique.
 
Il y a également la présence de cet interlocuteur invisible avec lequel Casas dialogue par-dessus la tête du lecteur : Alain Montcouquiol… Le grand ami de ses vingt ans, avec lequel il a partagé dès l’enfance la même morsure. Un ami de sang devenu pourtant le double sombre du grand « directeur d’arènes » : un homme discret, retiré, qui a préféré l’ombre à la lumière (1).

Au final, cette «Corrida parfaite» ne fait pas exactement un livre parfait (2). On pourra y déceler quelques facilités dans le ton et les images (et, du côté de l’éditeur, quelques coquilles résiduelles de trop). Mais ce récit reste un beau livre, parfois touchant, pour entrer dans l’univers singulier de la corrida et dans celle d’une passion complexe.

 

Notes
 

(1) Alain Montcouquiol est l’auteur de plusieurs récits un peu de même facture (souvenirs et corrida) mais chargés d’une mélancolie plus forte que ceux de Simon Casas. Des textes traversés aussi par l’histoire déchirante du deuil de son frère : Nimeno II (immense torero français qui s’était suicidé en 1991, deux ans après l’accident d’arène qui avait mis fin à sa carrière).

(2) Nous avons personnellement préféré le récit précédent de Simon Casas, «Taches d’encre et de sang» (Au Diable Vauvert 2003), plus dense, plus riche en histoires (de toreros, toujours…) et où Casas interroge de manière plus profonde l’intimité de son rapport à la corrida, à travers notamment la mort de son père.

Paru le 28/03/13 aux Editions Au Diable Vauvert

 

 

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