Pierre Bordage – "Mort d'un clone"

Dommage que la mort du clone ne se soit pas doublée de la mort du bonhomme. Martial Bonneteau, 48 ans, clone au service de la société, décide un beau jour de ne plus être une énième copie. Une première question se pose : un véritable clone aurait-il pu avoir la conscience de n’être qu’un clone ? Ne faut-il pas être un peu plus qu’un clone pour croire que l’on en fait partie ? Questions qui ne méritent pas d’être posées dans le cadre de cette lecture revendiquant l’absence de prise de tête. Restons légers et décontractés, tout dans l’esprit jeune et branché affirmé par Pierre Bordage. De clone triste vêtu en costard, passons en clone sado-macho qui se promène, une putain au bout de la laisse.

Comment peut-on passer aussi facilement d’un extrême à un autre ? Mieux vaut ne pas trop s’attarder sur le personnage dans l’espoir d’en apprendre davantage. Sans doute vaut-il mieux le regarder de très loin.
Dans les premières pages, le contact entre Martial Bonneteau et sa victime (le lecteur qui s’est perdu entre les pages de son récit) s’effectue de manière relativement civilisée. Même s’il apparaît que Martial souffre d’un déficit de matière grise, il résulte de cette carence une naïveté et une gentillesse débonnaire, à la limite de la bêtise, qui le fait paraître sympathique. La crétinerie peut parfois avoir ses avantages. Martial s’acharne sur sa femme et ses enfants (quoique sa fille Laurence semble susciter en lui des désirs incestueux) mais on ne s’étonne pas trop de cette virulence exercée sur ses proches. Après tout, nous savons que Martial, pauvre momie empêtrée dans ses bandelettes, désire accéder à l’infini de la vie éternelle, et que cette aspiration doit naître de la base étriquée de son foyer-sarcophage. Après la famille pourrie, il nous semble également bien normal que Martial s’attaque à son travail et plus encore, au métro qui le conduit à ce bagne quotidien. Même si cette descente en règles des lieux privilégiés de la servitude volontaire ne tisse pas avec l’originalité, l’écriture de Bordage relève le niveau. Les néologismes, mots-valises et digressions foisonnent et pourraient presque nous faire croire que Martial détient un fond d’excentricité prometteur. Accroché à cet espoir, le lecteur plante ses griffes dans la chair (ténue) de l’histoire et assiste aux nombreuses bravades de Martial, toutes plus ridicules que les autres : « Aujourd’hui, j’ai été à la salle de bains avant ma bonne femme ! » « Aujourd’hui, j’ai pas pris le métro et j’ai fait une promenade ! » « Aujourd’hui, j’ai pas obéi à mon patron ! » « Aujourd’hui, je suis rentré plus tôt que prévu à la maison ! ». Petit garçon de 48 ans va-t-il enfin grandir, laisser se déployer les potentialités que les premières dizaines de pages nous laissaient espérer ? Oui ? Non ?
Non…

Alors que Martial avait décidé d’abandonner sa peau de clone-travailleur, il revêt sa peau de clone-jouisseur, dans une parodie de lutte des classes extrêmement simplifiée. Martial en avait marre de se faire baiser tout le temps, il a décidé qu’il baiserait tout le temps les autres. Pauvre éjaculateur précoce qui se faisait fouetter par sa femme, il deviendra un pro du pieux grâce aux talents de guérisseuse d’une prostituée africaine sobrement intitulée Mamasa. Marre de devoir sacrifier son estime pour le plaisir des autres ? Il jouira de l’art d’enterrer la fierté de ses victimes devant l’accomplissement de son contentement personnel. Exploité au boulot ? Il profitera des activités de prostitution de sa fille pour faire fortune. Et si vous trouvez que le thème de la prostitution revient de manière un peu trop récurrente dans cette histoire, sachez que dans le langage de Bordage, elle est synonyme d’accomplissement…masculin.
Une fois cette digne lutte des classes accomplie, Martial s’estime sauvé. Il n’est plus clone. Le lecteur, disposant d’un peu plus de recul que le personnage dont il lit les péripéties, froncera les sourcils, pas très convaincu. Il a devant les yeux le portrait d’un de ces millions de personnages qui peuplent le monde : le clone-individualiste, modèle adulte de l’enfant capricieux qui veut tout, tout de suite. Enfant qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez et qui trouve les défauts des autres ignobles lorsqu’ils sont à peine capables de rivaliser avec les siens. Enfant qui veut jouer le gros dur mais qui nous révèle sa niaiserie larmoyante et dégoûtante au détour d’un passage qui viendra hanter n’importe quel lecteur ayant franchi le cap « Harlequin ». Enfant amoureux de la nature qui place de manière très originale sa rédemption dans une communion mystico-bobo avec les éléments de la forêt. Rats, petits serpents, oisillons, fleurettes et vaguelettes se mêleront dans un brouhaha assourdissant pour faire ressurgir la véritable nature de Martial, qui semble toute concentrée au niveau de son vit fraîchement raccommodé par l’art africain.

S’il vous plaît, tuez le clone mais prenez aussi Martial ! Mort d’un clone est un manifeste à la préservation des copies conformes. Elles sont peut-être molles et passives, d’après Bordage, mais le seul crime qu’elles commettent ne concerne personne d’autre qu’elles-mêmes. Tandis que l’homme dé-cloné, non content de revendiquer ce qu’il croit être sa nouvelle liberté, sabote toutes les existences qui passent à sa portée, et celle du lecteur n’échappe malheureusement pas à la règle…

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