Philippe Besson – "Une bonne raison de se tuer"

Cela fait désormais onze ans que Philippe Besson a fait son entrée fracassante dans la littérature française avec son premier (et meilleur) roman : En l’absence des hommes. Coup d’essai, coup de maître, cete première parution a permis à son auteur de remporter un vif succès tant auprès du public que de la critique qui ont vu en lui un orfèvre de la description des relations humaines.
 
Depuis, chaque année, il nous livre un nouveau roman dont la qualité oscille entre le très bon (Son frère adapté avec succès au cinéma par Patrice Chéreau, Un garçon d’Italie, Un homme accidentel) et le passable (Se résoudre aux adieux).
 
Une chose relie cependant chacun de ses romans : une capacité réelle à capter le sensible chez ses personnages, à retranscrire les liens amoureux, amicaux et filiaux entre les personnages avec une grande pudeur. Il n’y a jamais de surenchère chez Philippe Besson pour traiter les sentiments, toujours de la justesse et une délicatesse qui font mouche.
 
Avec Une bonne raison de se tuer, il confirme encore une fois ce talent avec un sujet pourtant des plus risqués. En effet, cet ouvrage raconte l’histoire de la journée d’une femme fraichement divorcée dont les liens avec ses enfants se sont dilatés et qui décide de se tuer et celle d’un homme qui va enterrer son fils unique de dix-sept ans qui vient de se suicider. Ces deux personnages vont se croiser mais parviendront-ils à se sauver ?
 
Avec un tel sujet, nombreux sont les auteurs qui auraient succombés à la facilité et au pathos pour décrire le désespoir de leurs personnages. Ce n’est pas le cas de Philippe Besson, qui a su trouver la juste distance avec son sujet pour proposer un récit triste mais sans impudeur à l’image du mot laissé par l’héroïne pour expliquer son choix de se donner la mort : « Je n’ai pas eu le choix, pardon. » Pour expliquer la tristesse des personnages, l’auteur se contente de présenter des faits simples et donc implacables dans un style dénué de fioritures.
 
« Les choses se sont dégradées rapidement entre eux. Non qu’il y ait eu des crises, des disputes violentes, de l’hystérie, cette vulgarité des excès faciles mais, en réalité, ils ont admis qu’ils n’étaient tout bonnement pas compatibles et ce fut un constat presque tranquille, une résignation : trop de différences, d’oppositions, un gouffre entre eux. »
 
Au fil des pages, le lecteur découvre quelle a été la vie des personnages et comment ils ont pu se trouver dans cette situation de détresse. Quelles ont été les erreurs commises, d’ailleurs étaient-ce des erreurs ? Pouvait-il en être autrement ? Progressivement, il prend conscience que le malheur n’a pas toujours d’explication et que même en faisant de son mieux, chacun peut être frappé par une déception, un malheur et que donc nul n’est à l’abri. A aucun moment, le lecteur est en capacité d’adresser un jugement sur les personnages. C’est bien ce qui fait la force du roman. En outre, jamais l’auteur ne les présente comme des victimes. A l’opposé du livre Les heures souterraines de Delphine de Vigan qui traite aussi de la détresse de deux êtres dans une même ville, les personnages d’Une bonne raison de se tuer ne sont jamais dans l’abattement total mais plutôt dans une résignation digérée. Ils sont malheureux, certes, et ne voient pas « où puiser la force de continuer » mais l’auteur met suffisamment de distance (de pudeur ?) avec le lecteur pour que la compassion éprouvée ne soit pas trop oppressante voire encombrante.
 
Enfin, l’auteur a choisi de situer l’action à Los Angeles le jour de l’élection d’Obama à la présidence des Etats-Unis. Ce choix n’est pas anodin car il a constitué un jour d’espoir pour de nombreuses personnes après huit années gouvernées par le Président Bush. Philippe Besson a donc voulu mettre en parallèle l’espoir qui a régné aux Etats-Unis lors de cette journée historique et le désespoir de ses personnages qui restent à côté de l’effervescence suscité par l’élection présidentielle. Cette volonté de mélanger la Grande histoire aux histoires particulières constitue le seul bémol de ce roman. L’idée en tant que telle, n’est pas forcément mauvaise, mais ce qui l’est en revanche, c’est que l’effet recherché s’avère finalement artificiel et donc inutile.
 
« Laura se recule légèrement, observe ces hommes et ces femmes d’Amérique qui attendent qu’on leur révèle le nom de leur prochain président, le quarante-quatrième est-il répété en boucle. Et elle songe que ce nom là, elle ne le connaîtra pas. Et, finalement, elle s’en moque un peu. »

A propos de Eric SENABRE

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