Paolo Bacigalupi – "La fille automate"

Du haut de ses 595 pages et deux de ses prestigieux prix (Hugo et Nebula), La fille automate en impose. Pourtant, ce roman (et un premier) s’aborde avec beaucoup de simplicité : pas de concept abscons, une intrigue limpide, un style souple, des personnages bien pensés… La fille automate est le prototype du livre parfaitement équilibré, à la fois dense et patient, très réfléchi et non démonstratif ; un livre qui frappe, mais tout en douceur, qui marque, mais d’un peu tous les côtés.

La fille automate est un livre très intelligent. Il parvient d’une part à combiner plusieurs échelles, celle de l’individu tentant de tirer son épingle du jeu, celle du groupe porteur d’idéologie tentant de la maintenir et de l’imposer, celle du pays tout entier tentant de protéger ses frontières, maintenir ses valeurs face à l’acculturation par l’économie.
Et au sein de tout ça, d’autre part, il parvient à éviter ce qu’on pourrait appeler un écueil réductionniste (d’un point de vue narratif) qui consisterait à créer une intrigue seule et unique rassemblant le tout de façon simple. On a plutôt dans La fille automate la sensation d’intrigues. On est plus en présence de tensions qui se manifestent dans cet univers particulier, que véritablement d’un effort littéraire explicite. De là, le naturel et le souffle que parvient à impulser Bacigalupi dans son roman.

La fille automate n’est pas pour autant dénué(e) de ressorts (sic) narratifs ; on les oublie parce qu’ils émergent directement de son monde plutôt que sont imposés de façon abrupte. D’un côté, micro, le personnage très subtil de Jaidee, commandant déchu des chemises blanches (force du ministère de l’Environnement), persistant sous forme de fantôme, garant moral de l’identité Thailandaise ; de l’autre, macro, la menace pesant sur les digues qui garantissent l’intégrité de Bangkok face à l’eau balayant tout, et symboliquement face à l’envahisseur farang.
Les mouvements, intérieurs comme extérieurs, qui menacent ou protègent l’identité thaï illustrés par ces deux pôles éloignés, engagent dans leur sillage d’autres questionnements identitaires bien que situés sur d’autres plans. Celui des Yellow Card, immigrés sans statut, triste mélange entre Green Card et Etoile jaune, tentant de survivre après les massacres perpétrés contre leurs peuples ; celui d’Emiko, la fille automate, robot-geisha abandonnée en Thaïlande par son maître, réduite à être l’esclave sexuelle de clients curieux et la hors-la-loi recherchée par les autorités (du fait de sa nature androïde, et d’autres petites choses…) ; celui des souches génétiques pures convoitées par les industriels américains, dernières garantes de la vie naturelle d’avant.

Il n’y a plus d’énergie fossile. Désormais, l’énergie est calorique, mécanique, produite par les hommes, par des mastodontes, par des algues… Et le monde scientifique s’est tourné vers la génétique, modifier, optimiser. C’est à coup de brevets que le monde se gagne, et au bout de ces luttes qu’est subvertie la nature originelle des êtres vivants. Epidémies, souches décadentes, races nouvelles (les Cheshire, chats ayant la faculté de disparaître, une merveille de trouvaille!). La menace ne pèse pas uniquement sur l’identité thaï, mais sur l’homme lui-même. Et à l’autre bout, la fille automate créée par les japonais démontre la possibilité d’une autre humanité. Le monde change, inéluctablement. Les structures sociales, les individus qui les constituent, les valeurs qu’ils portent, les idées qu’ils émettent.
La fille automate est un roman sur cette phase de transition, où politique, économie, science s’affrontent de manière un peu aveugle, dont les acteurs tentent chacun de sauver ce qu’ils ont et connaissent. Sans volonté d’expliquer, Bacigalupi conduit son récit de façon à voir ce qui, dans cette phase de transition, à la façon du lent filtre du temps, se révèle être essentiel ou émerge en tant que nouvelle forme.

La fille automate est un bouquin très dense, et à la fois très ouvert. Sans véritable tristesse, plutôt avec élégance et innocence (celles d’Emiko), il donne du monde une image réaliste, ne tranche jamais, évite les raccourcis, trouve une juste distance.
A nous de penser au monde que nous prépare Monsanto ou d’imaginer quelque épuration au nom d’une identité nationale ou de rêver à une vie passée avec une fille automate et un chat intermittent.


La fille automate, de Paolo Bacigalupi
traduit par Sara Doke
paru aux éditions Au diable Vauvert

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